Journal du réel #6: Le dossier 332

Le dossier 332
Noëlle Pujol
Contrechamp français, 43’, France / Allemagne
mercredi 28 mars, 18h30, Cinéma 1 + Débat en salle
vendredi 30 mars, 16H00, Cinéma 2 + Débat en salle
Samedi 31 mars, 10H30, Centre Wallonie-Bruxelles

« Le dossier 332 » de Noëlle Pujol fait le pari réussi d’un cinéma autobiographique à travers un dispositif audacieux. Prise en charge très tôt après sa naissance par la DASS, elle fut placée dans une famille d’accueil et séparée de son frère et de sa s?ur. Son film est constitué d’une suite de plans fixes sur lesquels elle lit un choix de lettres écrites par des assistantes sociales ou des responsables d’organismes de tutelle. Chacune d’entre elles décrit un moment de son parcours dans une vulgate administrative déjà un peu désuète. Ces phrases sèches dessinent en creux les sinuosités d’un parcours, les vies et les relations d’une série de personnages qui resteront pour nous des noms.

Après plusieurs films « loin de vous », comment est né ce projet ?

L’écriture de ce projet a commencé en 2008. Je souhaitais à ce moment-là accorder deux histoires, celle de mes deux mères respectives. L’une, Edmonde, dont j’ai été séparée à la naissance, l’autre, Ascension Garcia, chez qui je fus placée à l’âge d’un mois. Je possédais aussi une copie de mon dossier de la DDASS, auquel j’ai eu accès en 2002. Des lettres, des notes, des rapports ont été écrits par des assistantes sociales entre 1973 et 1993 faisant état de mon statut de «recueillie temporaire» au service de l’aide sociale à l’enfance de l’Ariège.

Aviez-vous en tête le dispositif au commencement du tournage ou s’est-il élaboré au fur et à mesure ? Aviez-vous décidé dès le départ qu’il n’y aurait que votre voix ?

Le désir de filmer en plans fixes les paysages de montagne, la maison où j’ai grandi, était présent dès l’origine. L’écriture était aussi à l’origine de ce désir, mais je ne savais pas encore sous qu’elle forme.

Les images ont été tournées en numérique HD avec une Caméra Canon EOS7. C’est le premier film que je tourne avec cet appareil photo-caméra. J’ai enregistré tous mes autres films avec une caméra DVCam et là, j’ai ressenti que la DV ne pouvait pas porter ce projet. Il me fallait un autre outil pour mieux restituer l’espace, les détails immobiles avec finesse. J’ai eu la sensation que la double fonction photo et vidéo de cet objet m’imposait d’avoir un geste, une position : la caméra est fixe, posée sur un pied. Je ne bouge pas, j’enregistre ce qui se passe devant moi. Etrangement, le temps d’enregistrement vidéo d’une scène de rue s’associe au temps d’exposition de la lumière sur un support photo sensible.

Après les projections de « Histoire racontée par Jean Dougnac » au FID à Marseille en 2010, j’ai senti comme une évidence que le récit du film devait être porté par les documents de mon dossier d’archives, que la version de l’histoire devait être écrite et racontée du point de vue des assistantes sociales.

Ces archives ne sont pas livrées telles quelles. J’ai sélectionné certains documents, ceux dont les mots, les phrases produisent un récit. J’ai commencé à recopier les documents, les lire à haute voix. Je découvrais une respiration, un rythme, un son, une sensibilité. Je me suis aperçue que je créais une dramaturgie. Je souhaitais que le récit soit confié à une voix féminine. J’ai donc invité des amies à lire les textes, mais leurs voix ne nous entraînaient pas dans l’histoire. Ma voix était-elle donc la seule à pouvoir incarner ce récit ? Je n’ai pris conscience de son rôle qu’à la toute fin du montage.

Le spectateur se fait d’emblée au dispositif voix/plans, puis de longs silences viennent donner davantage d’espaces au paysages, comment avez-vous pensé ce rythme ?

Dans ce film, le récit est non seulement porté par la voix off mais aussi par les sons d’ambiances et les détails sonores qui prennent en charge l’espace cinématographique. Il n’y a pas de silence dans le film. On suit un mouvement où l’on passe du dedans au dehors, de haut en bas.  La structure se rapproche d’une ligne mélodique, de mouvements, dans le sens musical du terme. Le film s’ouvre sur la montagne, s’attache à des espaces clos (chambre, couloirs), se déplace à nouveau dans les paysages immobiles de pierres, la lisière d’une forêt, la promenade plantée d’une rue.

La nature des plans change soudain aux trois-quarts du film, ils sont plus composés et contiennent un événement. Comment s’est inscrit ce changement dans le film ?

Le montage du texte assure une continuité narrative, une chronologie. « Le Dossier 332 » raconte l’histoire d’une transformation, celle d’un nouveau-né en enfant puis en jeune fille, mais aussi l’histoire d’une famille dont les membres ont été séparés. Sous la langue administrative un autre récit se dessine : le portrait d’une bureaucratie constitutive de l’État contemporain.

La progression narrative nous fait quitter la montagne pour rejoindre la ville. Le mouvement va être porté par une suite d’actions, perçues comme des interférences entre la bande-son et la bande image. C’est alors qu’un évènement imprévu, une véritable catastrophe vient nourrir et le texte, et son rapport à ce qui est contemplé. L’adolescence est là, violente et drôle !

Propos recueillis par Gauthier Leroy