Journal du réel #5: La cause et l’usage

La cause et l’usage
Dorine Brun, Julien Meunier

Contrechamp Français, 62’, France
Vendredi 23 Mars, 20h45, Cinéma 2 + Débat en salle
Lundi 26 Mars, 13H45, Cinéma 1 + Débat petit forum
Samedi 31 Mars, 14h00, Centre Wallonie-Bruxelles

Comment en êtes-vous arrivés à faire un film sur cette élection municipale de Corbeil-Essonnes ?

Dorine Brun : Nous avons grandi à Corbeil-Essonnes. En 2008 lors de la première élection, j’avais été frappée par ces jeunes qui soutenaient Dassault. Quand le Conseil d’Etat a annulé l’élection pour dons d’argent, rendant Dassault inéligible et qu’il y a eu une nouvelle campagne, Julien et moi, nous avons eu envie d’en faire un film. Nous avons trouvé le dispositif assez vite : suivre potentiellement tous les candidats, dans les espaces publics et sans interview. Puis nous avons défini notre champ cinématographique : les marchés, la rue. Nous voulions rendre compte de ce à quoi avait accès un habitant non militant qui ne rencontrerait la campagne qu’en allant faire ses courses. Nous pensions que la parole des habitants, et pas seulement celle des militants, allait être plus franche, plus politisée, le débat politique plus corsé, bref qu’il y aurait un débat de fond.

Julien Meunier : Nous nous sommes dit que cette situation était quand même plus saillante qu’une autre, que certainement il allait se passer quelque chose. La question était : est-ce que les gens, les citoyens, les habitants se parlent, se rencontrent, débattent ensemble ou pas ?

D.B. : Nous ne voulions pas non plus que les paroles, soient étiquetées à des partis politiques. Nous cherchions des paroles valant pour elles-mêmes.

On sent comme une « démission » de la jeunesse…

 J.M. : « Démission » des jeunes, cela sous entendrait qu’ils se sont déjà engagés avant. Pour moi, il y a une entente d’intérêts bien compris, entre Dassault qui a besoin des voix des quartiers et puis les jeunes qui ont besoin de ses coups de mains. C’est vrai que ces quartiers populaires sont des lieux où l’on pourrait attendre un engagement, une idée politique, une ambition, une utopie et, à ce moment-là, cela n’arrive pas. Cela nous a surpris qu’une grande partie de la jeunesse des quartiers ne se pose pas la question de la politique. Mais Dassault est là depuis 15 ans, certains sont nés quand il est devenu maire, les choses fonctionnent comme cela.

D.B. : Et puis nous étions en 2009 en pleine crise, dans un contexte où il y avait un fort taux de chômage chez les jeunes.

Dans le cas de cette élection est-ce que la démocratie reste une utopie ?

D.B. : Quand nous commençons le film, nous croyons en la parole politique. Mais pendant l’élection, nous avons en parti été déçus, même si une opposition défendait vaillamment des valeurs et un engagement. Étant donné la portée tragique de la réélection de Dassault, nous avons voulu souligner au montage à quel point ces résistances étaient écrasées par la puissance de Dassault et également par ce qui est aujourd’hui le lieu commun de la démocratie : de nombreux candidats, une opposition divisée, des revirements etc. Le film rend compte d’un certain « brouhaha » démocratique.

J.M. : Je pense que l’on peut faire un lien entre ce qui se passe à Corbeil et ce qui se passe à un niveau plus national. Que propose Dassault comme perspective ? Le culte de la personnalité, une position paternaliste, une puissance fantasmée au niveau de son argent, de ses connaissances, de ses contacts avec le gouvernement… Donc s’il y a une démission quelque part, ce serait à ce niveau-là, de qui exactement, je ne pourrais le dire, mais nous posons la question de comment s’organiser collectivement, quels représentants nous allons élire. Avec Dassault, la question se déplace sur quel homme serait le plus fort, le plus riche et aurait le plus de pouvoir, pour nous représenter… Mais ce ne sont pas des questions de représentation.

D.B. : Le film rend compte de certaines failles du processus démocratique puisque Dassault inéligible fait en réalité campagne. Mais il ne se positionne pas sur le fait que la démocratie soit un bon système ou pas, il souligne surtout un aspect du processus démocratique tel qu’il se joue là à Corbeil, à savoir qu’il n’est pas évident de faire émerger une vie politique qui serait un véritable échange d’idées. Il y a beaucoup de candidats, de communication, des enjeux très variables et tout est plus ou moins sur le même plan.

Est ce que des réalisateurs vous ont inspirés, notamment pour filmer « l’ennemi » ?

J.M. : En filmant Dassault nous ne nous sommes pas dit que nous allions filmer « l’ennemi », mais plutôt « celui qui est au centre des choses ». Il avait donc une place particulière par rapport aux autres candidats. Toutes les conversations, toutes les prises de position convergeaient vers Dassault. Donc forcément quand il est à l’image, nous avons cela en tête et dans le film, il a un traitement différent des autres, car ce n’est pas simplement un candidat, c’est aussi le sujet des enjeux.

D.B. : Notre posture n’est pas du tout frontale et par conséquent, on ne peut pas dire qu’on aborde Dassault comme un ennemi. On s’adresse d’abord à un spectateur qui va réfléchir ce que nous lui donnons à voir. S’il y a un cinéma qui nous a inspiré, ça serait celui qui fait cette place au spectateur, des réalisateurs comme Wiseman. Ou encore quelqu’un comme Alain Tanner qui parle de « spectateur citoyen », qui disait qu’il faut partager quelque chose avec le spectateur et en même temps le tenir à la bonne distance.

Propos recueillis par Leïla Gharbi