Journal du réel #5: Dao Lu

DAO LU
Xu Xin

Compétition Internationale, 113’, Chine
Dimanche 25 Mars, 17H45, cinéma 2 + Débat en salle
Lundi 26 Mars, 16H00, CINÉMA 1 + Débat petit forum
Mercredi 28 Mars, 13H00, Petite Salle

Est-ce la rencontre avec Zheng Yan qui a suscité ce film ou étiez-vous à la recherche de témoignages pour un film écrit au préalable ?

C’était en 2008, alors que je faisais le montage du documentaire « Karamay ». Un ami du Musée commémoratif de la traversée du Yangtze à Nanjing m’a demandé de filmer d’anciens combattants de l’Armée Rouge qui avaient participé à cet événement. J’ai accepté et réalisé plusieurs interviews dont celle de Zheng Yan. Cette rencontre fut la seule qui m’a vraiment touché et impressionné. Mon entretien avec lui a duré plusieurs jours durant lesquels il retraçait, d’un ton calme et apaisant, le chemin de sa vie. Alors que la première moitié de sa vie était majestueuse, marquée par la participation à des événements historiques, la seconde était dominée par la traversée de grandes souffrances et difficultés. La vie de cet homme était emblématique de toute une époque et de toute une génération. J’ai alors décidé de faire un film documentaire  sur cette vie en particulier et que l’histoire de cette période serait racontée par cet homme.

Zheng Yan est un formidable conteur. Il tisse des liens entre son histoire personnelle et la grande histoire, s’interrompt, reprend son récit, relatant tous les évènements avec une grande précision. Comment avez-vous préparé cet entretien avec lui ?

Avant de tourner, j’ai eu une petite conversation avec Zheng Yan où je lui ai simplement dit que je voulais faire un documentaire sur sa vie. Je l’ai invité à commencer par ses souvenirs d’enfance. Pendant le tournage, je l’écoutais avec attention et l’encourageais par l’échange de regards. Je communique toujours avec mon c?ur sans trop intervenir. Ici, j’ai dérogé à cette règle uniquement pour les séquences portant sur la Révolution culturelle et sur sa femme car Zheng Yan semblait moins disposé à en parler. Il a fallu que je lui pose directement la question.

Vous êtes réalisateur, chef opérateur et également monteur de ce film. Comment avez-vous travaillé cette masse de souvenirs au tournage et au montage ?

À mon avis, le point crucial d’un film documentaire est au montage : travailler la matière, faire des choix, trouver le fil directeur et construire. Dans ce film, toutes les prises de vues et les cadres ont été préconçus. Pour moi, c’est ici que ma subjectivité s’exprime. Si un documentaire est censé être objectif, il y a quand même un aspect subjectif dans cette objectivité que sont les choix délibérément faits par le réalisateur. Je fais de la peinture chinoise et dans cet art, c’est la tension sereine qui prime. Dans ce film, je cherchais cette même simplicité. J’aurais voulu que l’interviewé raconte toute sa vie d’un seul coup, mais c’est presque impossible. J’ai donc inséré des photos, des vidéos et des plans vides là où je devais couper pour réorganiser le rythme et le temps. En outre, j’ai délibérément gardé les pauses, réflexions et les séquences où Zheng Yan boit son thé. Avec ces détails, je voulais enrichir l’espace du film.

Des conditions de son engagement dans le Parti en 1941 aux purges des années 60, Zheng Yan raconte sa quête d’idéal, ses doutes et ses douleurs. Y a t-il une place pour de tels témoignages dans la Chine actuelle ? Y a t-il une diffusion nationale de prévue pour Dao Lu ?

En fait, bien que ces témoignages peuvent intéresser beaucoup de personnes en Chine, le gouvernement ne veut pas laisser les jeunes entendre ce genre d’histoires. La Révolution culturelle, le 4 juin, sont des sujets encore très sensibles. La censure est sévère : si un film n’est pas soumis à son jugement, il ne peut pas être diffusé dans le pays. Et moi, je refuse de soumettre mes films à la censure.

Vous êtes né sous la Révolution Culturelle, comment entendez-vous la critique de l’individualisme des jeunes générations par Zheng Yan ?

Là-dessus, je ne suis pas d’accord avec Zheng Yan. Je le considère victime du régime et de son temps. Je suis en effet né en 1966, l’année où la Révolution culturelle a commencé. J’ai reçu une éducation qui privilégiait le désintéressement et l’altruisme. Avec le recul maintenant, cela me semble absurde : ce sont des individus indépendants qui forment la base de toute société.

Vos premiers moyens d’expression étaient la photographie et la peinture, comment avez-vous rencontré le cinéma documentaire ? Comment qualifiriez-vous votre approche documentaire ?

En 2000, je traversais une période de doutes dans ma création artistique et je me demandais si mes ?uvres étaient éloignées de la vie réelle. Une amie journaliste m’a parlé du cinéma documentaire et m’a conseillé quelques films. Cela m’a beaucoup inspiré et j’ai commencé à en faire. Le documentaire me permet d’exprimer ma subjectivité, exposer ma vision du monde, mes propres valeurs. Pour moi, faire des documentaires est une façon de s’impliquer dans la construction de l’Histoire.

Propos recueillis par Marjolaine Normier