Journal du réel #4: Self-Portrait : at 47 km

Self-Portrait : at 47 km
Zhang Mengqi
Compétition internationale premiers films, 77’, Chine
vendredi 23 mars, 15h30, petite salle + débat en salle
dimanche 25 mars, 17H00, CINÉMA 1 + débat petit forum
mercredi 28 mars, 10H30, Centre Wallonie-Bruxelles

Dans quel contexte est né ce film, qu’est-ce qui vous a motivé à le faire ? 

Après avoir terminé mes études en 2008, je me suis installée au studio de Caochangdi à Pékin, pour étudier et pour y développer mes propres créations : théâtre, danse et film. Le studio de Caochangdi est un studio indépendant créé par le réalisateur Wu Wenguang. On y fait à la fois des films documentaires, de la danse et du théâtre. En 2010, Wu Wenguang a lancé le projet « Folk Memory » au cours duquel de jeunes réalisateurs entreprennent de retourner dans le village de leur choix et avec lequel ils ont un lien particulier. L’intention était de réaliser un travail de mémoire et d’enregistrer les témoignages des plus anciens, dans le but de constituer des archives qui seront bientôt accessibles sur le web. J’ai donc choisi de retourner au village où mon père est né, et où mon grand-père habite encore. Le rapport que j’entretenais avec ce village était loin d’être intime, mais ce projet me donnait l’opportunité de me rapprocher de mon grand-père et de retrouver l’affection paternelle qui m’avait fait défaut pendant tant d’années.

Pourquoi choisissez-vous de revenir sur cette période précise de l’histoire qui est la grande famine, qu’est ce qu’elle réveille en vous ?

Beaucoup de jeunes chinois connaissent mal cette période de l’histoire. Moi-même je ne savais rien à ce sujet. Dans les manuels scolaires, ces trois années de famine sont toujours présentées comme étant le résultat d’une série de catastrophes naturelles et la plupart des gens continuent de le croire, alors qu’en réalité cela vient aussi et en grande partie d’une erreur de planification et d’une mauvaise gestion du gouvernement. Ce sont les personnes de plus de soixante ans et qui vivaient dans les campagnes qui ont vécu l’expérience de cette famine. J’ai donc choisi de retourner dans le village de mon père pour les interroger à ce sujet. Je pensais que le passé et les histoires de ses habitants n’avaient pas de liens directs avec ma propre vie et celle de ma famille, mais j’ai appris par exemple que pendant ces années, ma grand-mère allait mendier avec mon père de deux ans sur son dos. C’est la seule histoire, concernant l’enfance de mon père, que je connaisse et cela m’a profondément touchée. Ce questionnement, qui était au départ très axé autour de l’histoire, était une porte d’entrée, un prétexte pour me rapprocher d’eux, pour m’aider à mieux les comprendre, et il s’est transformé tout au long de la création de ce film pour devenir davantage une quête identitaire.

Qu’est-ce que ce tournage dans votre village a provoqué entre votre grand-père, les villageois et vous ? Pouvez-vous nous parler de cette expérience ? 

Cela faisait plus de dix ans que je n’avais plus de lien avec ce village et plus de contact avec mes proches. En y retournant je me suis rendue compte que beaucoup de personnes me connaissaient en réalité. Ils m’avaient rencontrée quand j’étais petite mais à part mon grand-père et mon oncle, je ne reconnaissais personne. Je souhaitais m’intégrer le plus vite possible mais c’était plus difficile que ce que je pensais. La personne dont j’étais la plus proche était mon grand-père. Je voulais le comprendre et lui aussi, mais il nous était extrêmement difficile de parler ensemble. Il ne comprenait pas pourquoi je me baladais avec cet engin bizarre dans les mains et pourquoi j’allais interroger les gens du village, et moi, je ne savais pas ce qu’il avait enduré dans sa vie. C’était comme s’il y avait un fossé infranchissable entre lui et moi, ce même fossé qui existait entre le village, l’Histoire et moi.

47, ce sont les km qui sépare ce village du lieu où vous habitez (Pékin) ? Quelle importance cette distance a-t-elle pour vous ?

Non, ce n’est pas la distance qui sépare Pékin de mon village. Mon village s’appelle Diaoyutai mais les étrangers ne le connaissent pas. A chaque fois que je rentre, je demande au chauffeur de bus de s’arrêter au 47ème km de l’autoroute qui relie la ville de Suizhou (province du Hubei) et la ville de Xinyang (province du Henan). C’est un repère pour qu’il sache où s’arrêter. Le 47ème km est aussi une métaphore pour moi, c’est un tournant sur la route de ma vie.

Pouvez-vous nous parler du lien et de l’usage que vous faites de l’image dans votre travail de danseuse et, inversement, celui de la danse dans votre travail de cinéaste. Est-ce que l’un motive l’autre ?

Avant l’année 2010, je ne faisais que de la danse mais en intégrant le studio, j’ai commencé à m’exprimer à l’aide du film. Le théâtre peut accueillir beaucoup de formes, je peux y explorer de nouvelles idées, les mettre à l’épreuve, les ébranler. L’expérience filmique est une façon pour moi de sonder la réalité et constitue une base pour les créations théâtrales. A l’inverse, le théâtre donne des ailes à mon film et lui a permis de s’envoler. Je pense que les deux sont intrinsèquement liés. Je suis habituée à utiliser le corps pour m’exprimer, mais le film a enrichi ma vision. Pendant le montage du film, qui a duré un an, j’ai en parallèle monté cette pièce de théâtre qui a petit à petit trouvé sa place dans le film.

Propos recueillis par Anne-Lise Michoud