Journal du réel #4: Le camp

Le camp
Jean-Frédéric de Hasque
Compétition internationale, 102’, Belgique
dimanche 25 mars, 21H00, cinéma 1 + débat en salle
lundi 26 mars, 15H15, cinéma 2 + débat en salle
jeudi 29 mars, 12H15, petite salle

Bâtir, planter, laver…  L’épreuve des tâches quotidiennes dans lesquelles s’absorbent les habitants d’un camp de réfugiés au Bénin.

Vous semblez passer par ce camp par hasard ? Comment êtes-vous arrivé là ?

En mars 2009, j’ai rencontré le porte-parole de ce camp au forum altermondialiste de Bamako au Mali. Il m’a invité. Et en juillet 2009,  lors d’un voyage au Bénin, je suis passé au camp. Je n’avais jamais mis les pieds dans un camp de réfugiés, j’avais en tête les images de la télévision ou des photos de Salgado : des plaines arides,  avec des myriades de petites tentes blanches. Mais on est arrivé dans un camp beaucoup plus petit, de 3000 personnes, situé dans une palmeraie. En terme de catastrophe humanitaire, il y a eu 25 000 réfugiés togolais au Bénin à l’époque de la contestation de l’élection de Faure Gnassingbé. Les premiers togolais du camp qui nous ont accueillis étaient originaires de la région où j’ai tourné mon premier film, « 36 choses à faire avant l’an 2000. »  Un contact  amical s’est instauré très vite. Et au fil de la journée, on avait complètement oublié que l’on était dans un camp. Partant de là, j’ai voulu faire quelque chose autour de ce camp. A la fois parce qu’il ne correspond pas à l’image que l’on a des camps, mais aussi sur cette impression un peu particulière d’y être sans y être. J’y suis retourné un an après, en 2010, seul, avec une caméra HD pas trop grande.

On entre dans ce camp, par l’expérience des activités quotidiennes. Est-ce que finalement ce camp pourrait être n’importe quel village des alentours ?

On a essayé de jouer sur le fait d’entrer dans un endroit sans savoir où l’on est, parce que, finalement, la différence entre ce village et les vrais villages qui sont à côté, vient de sa population. C’est une mosaïque de gens déracinés : des universitaires, des fermiers, un forgeron ou ce grand baraqué qui était coiffeur. Ils ont vécu en ville ou à la campagne, ils viennent du nord et du sud du Togo. Pour le reste, les activités du camp ressemblent à celles des villages alentours, mais pas son apparence.

Les gens parlent très peu. Pourquoi ce choix ?

Ce qui m’intéressait ce n’était pas “l’avant” mais ce qui se passait maintenant, sur place.  Je voulais en rendre compte non pas à travers la parole mais par les interactions qu’il pouvait y avoir entre eux et le cadre.  C’est un choix politico-formel que j’ai pratiqué lors de deux documentaires réalisés au Togo et au Bénin, qui consiste à ne pas toujours penser que le discours ou l’interview va nous donner l’info que l’on cherche. Je préfère permettre au spectateur de se construire son point de vue et laisser un espace entre ce qui est suggéré, dit ou montré et ce que  l’on peut en ressentir. Et  faire exister en hors champs les gens qui sont autour, qui sont aussi réfugiés.

La première fois que l’on découvre que ce sont des réfugiés c’est avec  l’homme qui imprime des slogans politiques sur un tee-shirt. Cette activité militante semble être devenue  une activité quotidienne au même titre que les autres.

Cela peu paraître contradictoire, mais c’est ce qui s’y vit.  Il y a toujours des gens qui sont militants, mais ils doivent aussi manger. Ils ne reçoivent plus d’assistance alimentaire de la part du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés. Ils ont uniquement accès à l’eau. Et ils n’ont pas de papiers officiels de réfugiés. Je voulais qu’on perçoive leur combat politique, mais sans le rendre omniprésent, pour ne pas trahir la réalité de l’endroit. En partant du quotidien, j’essaie de donner à voir ma première impression du camp : ce sont à la fois des gens très accueillants et en même temps, c’est un endroit où ça raisonne parfois de façon lugubre. Il n’y a pas d’avenir, certains ont perdu des proches, beaucoup d’hommes sont seuls parce que les femmes sont retournées au pays avec les enfants.

On suit votre déambulation auprès de personnages qui restent plutôt anonymes. Cela provoque deux impressions contradictoires : que ce camp pourrait être emblématique de tous les camps, et qu’en même temps son histoire particulière l’a plongé dans l’oubli. 

L’intention de départ était de jouer de cette oscillation : est-ce que ce sont des personnages ou non ? Cela s’est posé aussi au niveau du montage pour que ce ne soit pas des anonymes mais qu’ils soient là pour parler métaphoriquement de la condition des réfugiés. Selon Michel Agier, l’anthropologue, qui a fait un tour du monde quasi exhaustif des camps de réfugiés, la dynamique a toujours l’air d’être cet aller-retour entre une activité quotidienne comparable à celle du village d’à côté et le fait que ces gens sans papiers et sans situation ne souhaitent pas rester où ils sont. Ils s’accrochent à cet endroit qui peut leur garantir une situation de réfugiés, leur permettant  d’aller ailleurs ou d’obtenir quelque chose qui pansent leurs plaies ou les pertes qu’ils ont connues dans l’endroit qu’ils ont quitté. Au camp, je leur ai demandé pourquoi ils restaient, alors qu’ils ne seront jamais relogés. Ils le savent bien mais partir, ce serait comme s’ils avaient tout perdu. Et pour certains, cela reste dangereux de retourner aux endroits où ils étaient au Togo, car ils ont reçu des menaces directes.

Propos recueillis par Amandine Poirson