Journal du réel #3: Two Years at Sea

Two Years at Sea
Ben Rivers
Compétition internationale, 88’, Grande-Bretagne
samedi 24 mars, 21h00, CINÉMA 1 + débat en salle
dimanche 25 mars, 13H00, cinéma 2 + débat en salle
mercredi 28 mars, 13h00, cinéma 1

Plongée envoûtante dans la vie d’un Robinson vivant au milieu d’une forêt, le film de Ben Rivers, tourné avec un cadre panoramique large et généreux, répand une joyeuse sérénité.

Sans paroles et avec un noir et blanc au grain artisanal et d’une grande beauté, comme venu de très loin, Ben Rivers capte, sans chercher jamais à les expliquer, les faits et gestes de Jake dans son quotidien d’ermite volontaire au sein d’une nature puissante et immuable. Très vite, le spectateur comprend que le film lui fera éprouver le sentiment de la durée et se laisse fasciner par la radicalité du projet. Au refus de la société et de la parole, répond le refus de toute technique cinématographique avantageuse et de toute performance, si bien que le film semble constamment ouvert à l’événement. « J’aime mettre en place des situations qui autorisent l’heureux hasard, comme dans la vie elle-même où les événements arrivent par hasard et vous dévient de la route où vous pensiez être. Lorsque je fais un film, je veux que ce soit un voyage, que le processus de filmer soit une aventure. »

Ben Rivers utilise une caméra Bolex 16 min et développe lui-même ses pellicules, comme s’il renvoyait les progrès techniques à la question de leur sens.

« C’est naturel pour moi de tout faire moi-même, peut-être du fait d’avoir été dans une école d’art plutôt que dans une école de cinéma. J’ai utilisé dès le début des vieilles caméras parce que je préfère travailler avec des objets mécaniques, physiques. »

Pour autant, dans cette économie de moyens, il ne rechigne pas à élaborer des séquences très mises en scène de telle sorte qu’à plusieurs reprises le spectateur s’attend à ce qu’il arrive quelquechose qui ne vient pas. « Mes films commencent dans de vrais espaces construits par la personne que je filme. Mais dès que je sais où placer la caméra, la fiction commence. Je travaille avec les gens, je répète avec eux. Ensuite le montage entraîne le film dans un monde que je construis peu à peu. Donc je dirais que c’est le contraire du cinéma direct. »

Mais quelques plans après, c’est à nouveau la contemplation qui reprend le dessus.

Comme son unique protagoniste, sorte de Walden au faciès d’Aristote, Ben Rivers fait avec très peu, mais avec une paisible ingéniosité. Surtout il reste au plus près d’une exigence. Ainsi la patience du solitaire et la beauté de la nature omniprésente deviennent-elles, par imprégnation du spectateur, les qualités du film. Le très long plan, durant lequel Jake met à l’eau sa barque de fortune, ose une expérience rare de contemplation cinématographique.

« Ce qui est important, c’est que je prends mon temps. Quand j’ai commencé à observer les gens qui vivent dans la nature sauvage, c’était aussi un questionnement sur ma propre vision romantique de la vie dans les bois, mais au fil des réalisations j’ai trouvé de plus en plus contradictoire cet idéalisme. Il reste des traces de sublime à trouver dans ces paysages, mais ce sont ceux qui y vivent que je trouve le plus intéressants. Je veux que ce soit là la possibilité de regarder ces espaces comme utopiques et joyeux, même si il y a, en même temps, un fort malaise sous-jacent, un sentiment de danger et de mélancolie dans la solitude. »

Gauthier Leroy