Journal du réel #3: Soreiyu no Kodomotachi

Soreiyu no Kodomotachi
Yoichiro Okutani
Compétition internationale premiers films, 107’, JAPON
vendredi 23 mars, 18H30, cinéma 1 + DÉBAT petit forum
samedi 24 mars, 15H30, cinéma 2 + DÉBAT en salle
vendredi 30 mars, 12h00, cinéma 1

Le film de Yoichiro Okutani dresse un portrait sensible et humain de Monsieur Takashima, un SDF vivant sur un bateau sur les bords du fleuve Tama, dans la banlieue de Tokyo. Il gagne sa vie en réparant les moteurs de vieux bateaux, toujours accompagné par ses chiens fidèles et aimants. Cet exclu du système prend la parole grâce à la caméra de Yoichiro Okutani qui le filme pendant deux ans, et nous livre une réflexion sur le sens de la vie.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis quelqu’un qui s’intéresse à une certaine époque de la ville de Tokyo. La ville n’a jamais cessé d’être démolie et reconstruite ; l’architecture ancienne ainsi que les habitants d’antan ont disparu, mais ils ont été remplacés par d’autres. J’aime faire des rencontres dans la rue et discuter avec des inconnus.

Comment avez-vous rencontré Monsieur Takashima, et comment avez-vous décidé de faire avec un film sur lui ?

Au début, j’étais à la recherche de chiens errants dans la ville, car je voulais faire un film sur Tokyo. De nos jours, on voit rarement des chiens errants à Tokyo. Quand j’ai entendu dire qu’il y en avait quelques-uns du côté de l’aéroport international de Tokyo, situé en bord de mer, je suis allé me balader dans une ville de banlieue qui se trouve sur l’embouchure de la rivière Tama, qui se déverse dans la baie de Tokyo. Sur place, j’ai fait quelques rencontres. Un pêcheur me raconta qu’il avait jeté son permis de pêche il y avait bien longtemps. Un Koréano-Japonais qui gère un site de traitement de déchets m’avoua que les déchets sont une mine d’or. Un SDF à vélo qui collectait des cannettes pour les recycler me confia qu’il gagnait 105 Yen par kilo. Toutes les personnes que j’ai rencontrées m’ont parlé d’un certain monsieur qui s’occupait d’une bande de chiens bruyants. Ce monsieur, Yasuo Takashima, vivait sur un bateau avec les chiens et collectionnait des bateaux à moteur, et les réparait pour gagner sa vie. Quand je suis allé le voir, il m’a reçu aimablement et m’a invité à partager un poisson qu’il avait reçu d’un pêcheur en guise de paie pour un moteur réparé.

Nous sommes tous des chiens habitant cette grande ville où l’ont produit des déchets que d’autres récupèrent. Nous sommes des chiens errants et nous vivons ici, à Tokyo.

Combien de temps a duré votre tournage ? Etiez-vous tout seul ou avec une équipe de tournage ?

J’ai tourné le film de janvier à décembre 2010. Du printemps jusqu’à l’hiver en passant par l’été et l’automne. J’ai rencontré Monsieur Takashima en 2008. À cette époque, je l’ai interviewé avec mon équipe. Mais toutes les scènes utilisées dans le montage final, je les ai tournées tout seul en 2010. Je dirais plutôt que j’ai tourné le film avec Monsieur Takashima et ses chiens. Au début, il ne m’aimait pas et il se méfiait de mes questions, mais petit à petit, j’ai réussi à gagner sa confiance en allant lui rendre visite avec ou sans caméra, juste pour prendre de ses nouvelles et discuter un peu avec lui.

Monsieur Takashima s’adresse souvent à vous directement, on devine alors votre présence mais jamais on ne vous entend, pourquoi ? Etait-ce un choix dès le début du projet de ne pas être présent dans votre film, ou l’avez-vous décidé au montage ?

Quand vous avez un chien et que vous lui parlez, vous vous attendez à ce qu’il vous réponde ? Non, le chien ne vous répondra pas, mais vous serez soulagé de pouvoir lui communiquer vos sentiments.

En 2008, pendant une interview avec mon équipe de tournage, j’ai essayé de lui demander pourquoi il vivait là, et ce qu’il lui était arrivé. Il n’a jamais répondu à mes questions. Il disait qu’il ne voulait pas qu’on se moque de lui à nouveau. Il nous raconta qu’une équipe de télévision était déjà venue l’interviewer.

En 2010, je suis allé le voir tout seul. Il m’a raconté de nombreuses histoires. Peu m’importait si ses histoires étaient véridiques ou pas, j’étais à son écoute. Bien sûr que j’étais derrière la caméra que je pointais toujours vers lui. Parfois il était conscient d’être filmé, mais parfois il oubliait la caméra et il continuait à me raconter ses histoires. Je n’avais aucun besoin de l’interrompre. Il me parlait, il se parlait à lui même, et il parlait à la caméra.

La manière dont j’ai filmé ce documentaire a été dictée par la relation que j’ai établie avec Monsieur Takashima.

Monsieur Takashima est-il encore en vie et avez-vous pu lui montrer votre film ? Est-ce que vous lui avez apporté une aide financière pendant le tournage ?

Je ne souhaite pas répondre à cette première question. Ce qui est important, c’est qu’il a décidé de vivre dans mon film. D’ailleurs, les gens appréciaient le fait qu’il habite dans leur quartier. Il n’a jamais vu « Children of Soleil », ni aucun des rushes du film. Je ne lui ai jamais donné un centime pour son apparition dans mon film, mais à chaque fois que j’allais lui rendre visite, je lui emmenais un paquet de cigarettes et quelques boissons pour lui et ses chiens.

Avez-vous de nouveaux projets de film en cours ?

Non, je n’ai pas de nouveau projet en cours mais je continue à arpenter et à observer la ville de Tokyo.

Propos recueillis par Jean Sebastian Seguin