Journal du réel #3: Habiter/Construire

Habiter/Construire
Clémence Ancelin
Compétition internationale premiers films
117’, France
samedi 24 mars, 18h30, CINÉMA 1 + débat petit forum
lundi 26 MARS, 13H00, petite salle + débats
mardi 27 MARS, 10h30, Centre Wallonie-Bruxelles

Un chantier de route au Tchad. Se croisent nomades, chefs de chantier français, ouvriers, villageois…

C’est votre premier long métrage, pouvez-vous nous raconter un peu votre parcours ?

J’ai étudié les arts plastiques aux Beaux-Arts de Dijon où j’ai commencé à travailler la vidéo. Ensuite j’ai continué des études de cinéma à Paris. Et pour gagner ma vie j’ai passé un CAP de projectionniste.

Pourquoi ce film au Tchad ?

Je suis allée au Tchad en 2009 rejoindre mon compagnon qui travaillait sur le grand chantier de route de N’Djamena, capitale du Tchad à Abéché, grosse ville proche de la frontière du Soudan. C’est une route d’environ 1000 km. La partie du chantier français sur laquelle j’ai filmé est un tronçon de 110 km.

D’où vous est venue l’idée de ce film ?

J’étais partie pour un mois avec une petite caméra vidéo. J’ai commencé par me promener autour de la base-vie française où nous étions logés et j’ai découvert que sur ces quelques km2, vivait une multitude de gens venus d’horizons divers, avec des modes de vie très différents. Des villageois qui vivent en auto-suffisance de l’agriculture, sans électricité, sans moteur. Des nomades qui traversent le territoire avec leur troupeau. La base-vie française qui ressemble à une zone pavillonnaire à l’américaine aux allées gravillonnées à angle droit, TV satellite, gardiens etc. Les cadres africains dans des containers métalliques avec un confort un peu moindre. Les chauffeurs, les électriciens et autres techniciens dans des petites baraques à coté, plus environ 400 ouvriers qui travaillent sur le chantier, mais vivent à 50 km et rentrent chaque soir en bus. Ils viennent du sud du pays, ils ont été embauchés parce qu’ils parlent français alors que tous les hommes du coin parlent arabe. Ils partent sans leur famille pendant un an ou deux, c’est leur vie.

Comment avez-vous réfléchi la forme du film ?

Je voulais proposer une sorte de promenade, ponctuée par des rencontres avec des habitants de chaque milieu, et des moments d’observation des objets, des maisons, des gens. Au montage on a essayé d’installer une alternance de plans assez contemplatifs où on regarde les choses, les gens… et des temps de parole où les différents habitants évoquent leurs modes de vie ou leur idée sur la route qui arrive.

Comment avez-vous financé ce premier film ?

Rentrée à Paris, j’ai raconté mon projet à l’entreprise qui construisait la route, j’ai résumé le projet en justifiant la poétique du propos, une promenade sur ces quelques km2 où se croisent tant de gens différents. Quelqu’un m’a entendue. Je leur demandais de me prêter une voiture et de mettre une personne à ma disposition qui puisse conduire, me servir d’interprète, de traducteur, de perchman. Ils ont accepté. Je suis retournée au Tchad, j’ai rencontré le jeune homme génial et essentiel que l’on voit dans le film : Mallah, qui m’a assistée. J’ai produit le film avec mes économies à 90%, et pendant le montage, j’ai rencontré Emmanuel Deswarte de Fin Avril, qui est devenu co-producteur.

Savez-vous qui finance cette route ?

En 2003, on a trouvé du pétrole au Tchad. Le gouvernement Tchadien est, je crois, tenu par des accords avec les pétroliers de réinvestir un pourcentage des bénéfices de l’exploitation du pétrole dans le développement des infrastructures du pays, routes, écoles, etc. Donc depuis 2003 des chantiers de routes fleurissent dans tout le pays.

Parlez-nous du nomade avec qui vous vous promenez en voiture, qui cite le nom des arbres, connaît la brousse, et semble vivre en harmonie avec cette nature minimale.

Annour est une des belles rencontres du tournage. Plus jeune, il a été envoyé deux ans à N’Djamena pour étudier le coran. Il analyse très bien les différences de modes de vie et a eu envie d’en parler tout de suite. Trouver son camp à été très compliqué et nous avons eu peu de temps pour ce tournage. Je sentais que cet homme avait des choses à dire. Je me suis entendue avec Mallah pour qu’il lui pose les questions sans me faire la traduction et j’ai filmé ces travelling où tout se ressemble, où on est complètement paumé alors que lui est parfaitement à l’aise. Il nous a expliqué que quand il est revenu de la ville il était perdu, il ne comprenait plus les espaces, il ne comprenait plus les chameaux, il avait perdu son rapport à la brousse, il a dû reconquérir ce territoire. C’était très précieux pour lui de nous faire partager son histoire. Il était très fier, il avait envie de cette interaction, de titiller un peu Mallah le chauffeur citadin, de l’impressionner un peu, il avait un coté fanfaron.

Comment les nomades et les villageois accueillent-ils cette route ?

Ils craignent la route, c’est un danger pour leurs bêtes. Ils essaient de s’installer loin, bien que lorsqu’ils ont besoin de vendre une bête, ils peuvent parfois arrêter une voiture pour aller au marché. Pour les villageois, le chantier en lui-même a un gros impact économique. Les jeunes essaient d’y trouver du travail. D’autres s’improvisent commerçants, construisent des cabanes en paille autour des infrastructures, font à manger, vendent du savon, des cigarettes, des tongs, du riz. On trouve ici tous les produits de première nécessité.

Qui peut s’installer près de cette route ?

Pour chaque territoire il y a quelqu’un que l’on peut consulter. C’est le chef de terre qui décide. Il faut lui expliquer ce que l’on veux faire et il vous attribue une terre, mais on peut t’expulser s’il y a des problèmes. En brousse, la terre ne s’achète pas à la différence de la ville.

Une femme vous dit : « Ce bébé c’est la seule chose que je n’ai pas pu faire toute seule ». Comment avez- vous ressenti la relation entre les hommes et les femmes dans les villages ?

Cette phrase, Mallah ne l’avait pas traduite. C’est un tchadien venu vérifier les sous-titres qui l’a traduite au montage. On s’est dit « c’est trop beau ». Je n’ai pas senti de pression vestimentaire, on n’a pas interdit aux femmes de me parler, j’ai plutôt senti des relations paisibles chez les gens que j’ai rencontrés mais je ne me sens pas très qualifiée pour parler des relations entre les hommes et les femmes.

Propos recueillis par Lyloo Anh