Journal du réel #2: Un Archipel

Un Archipel
Marie bouts, Till Roeskens
Contrechamp français, 37’,France
Vendredi 23 mars, 20h45, Cinéma 2 + DÉBAT en salle
Lundi 26 MARS, 13H45, Cinéma 1 + débat petit forum
samedi 31 MARS, 14h00, Centre Wallonie-Bruxelles

“L’inspiration première pour cette proposition nous venait du livre de Bruce Chatwin , “Le Chant des pistes”, qui enquête sur les pratiques de cartographie chantées des aborigènes australiens. Nous savions la part de folie et d’utopie que contenait notre proposition faite aux habitants de la banlieue parisienne de réinventer quelque chose de l’ordre de ces Songlines dont l’écho mystérieux nous vient de l’autre côté du monde.”

“Un Archipel” est le fruit d’une résidence artistique à Khiasma. Comment et dans quel contexte est née cette aventure?

Till Roeskens : Elle provient d’une carte blanche qui nous a été donnée par Olivier Marboeuf, dans le cadre de son Manifeste pour des villes invisibles : faire un film autour du devenir des villes contemporaines.

Puisque la proposition émanait de Seine-Saint-Denis (Khiasma est aux Lilas), il nous semblait juste d’aller voir le devenir des villes de ce côté-là, dans une zone en bouleversement où le futur immédiat porte actuellement le nom de Grand Paris.

Marie Bouts : Till m’a demandé de travailler avec lui : nos pratiques artistiques sont fondamentalement amies, dans leurs formes parfois, dans leurs préoccupations presque toujours.

Ni Till ni moi ne connaissions ces terres. Nous étions donc, à une encablure de chez nous (Lille et Marseille), dans une situation de grande découverte.

 La cartographie est un intérêt que vous partagez depuis plusieurs années, comment abordez-vous cette notion dans vos travaux respectifs ? Comment l’abordez-vous ensemble ici ?

MB : La cartographie me permet de raconter des espaces mais aussi des temporalités. Elle me permet de comprendre où je suis, quelle est ma place, et d’essayer de comprendre comment les humains, seuls ou en communautés, s’organisent pour vivre dans un monde aussi grand. Mon travail est cartographique mais aussi cosmographique. J’aime déchiffrer ce qui m’entoure, observer les liens secrets qui unissent/désunissent les choses, les êtres.

TR : Oui, cette passion pour la géographie humaine est un des points de convergence de nos travaux respectifs, entre l’écriture et le dessin pour ce qui concerne Marie, entre le théâtre et le cinéma pour ce qui me concerne. Dans cette première collaboration, nous l’abordons sous la forme d’une carte qui reste largement invisible, puisque c’est une carte chantée – même si de petits indices de cette carte hypothétique s’inscrivent dans le paysage.

 Vous vous situez au croisement du documentaire et du conte…

MB : Till comme moi avons un fort rapport à l’entretien dans notre travail. L’un comme l’autre, nous avions envie d’aller ailleurs, dans un autre mo(n)de de parole. Cet ailleurs est devenu le chant, le chant comme chemin mais aussi comme ultime expression de la résistance humaine (blues, rap, slam, flamenco, etc.), à la fois extrêmement fragile et extrêmement puissant.

Pour “Un Archipel”, les chants sont des chemins, et ces chemins sont ceux, réels, sur lesquels les protagonistes ont choisi de nous emmener. Les chemins s’entrecroisent, soit dans la réalité du territoire soit dans la fiction que tisse le montage du film.  La carte, c’est celle des chants croisés, c’est celle de l’espace du film, plus que celle de l’espace réel.

TR : Il ne s’agit pas, en effet, d’un documentaire au sens strict. Il ne s’agit pas non plus d’une fiction. Un ami a trouvé ce terme qui pourrait convenir : une fabulation. Il s’agit d’une suite de trajets en compagnie de personnes-personnages qui fabulent leur vie.

Comment avez-vous dirigé les personnes rencontrées ?

TR : Nous avons rencontrées ces personnes par divers biais. Elles sont devenus nos guides dans les lieux et sur les chemins qu’ils ont choisis, en banlieue. Nous leur avons proposé de poser leur parole sur ces lieux et ces chemins, en inventant ce que nous appelions des « chants » au sens large : des paroles slammées, psalmodiées, chuchotées, récitées…

MB : Il y a eu plusieurs « répétitions » avec les personnes que nous avons rencontrées. Certains écrivaient, certains improvisaient. De là, nous fabriquions des sortes d’ateliers d’écriture personnalisés : nous leurs donnions un retour sur leur manière de dire, et sur le contenu.

 La voix off, chuchotée, qui parcourt votre film, m’apparaît ici comme un chant qui s’ajoute aux autres. Devenez-vous, à votre tour, des guides pour le spectateur du film ?

TR : Des guides, c’est beaucoup dire ! Mais l’ajout de nos voix répondait en effet à l’enjeu de trouver une façon de prendre place dans notre film aux côtés des autres personnages.

MB : Nous avons construit cette voix off comme un guide à l’intérieur de l’espace que nous avions construit. Pour moi, la voix off devait faire un voyage dans la profondeur, dans l’épaisseur du récit : extérieure au début, elle va « s’asseoir » avec les personnages à la fin du film, et raconte l’histoire avec eux. La voix rentre littéralement dans le film.

Enfin, comment avez-vous pensé l’architecture du film ?

MB : il n’y avait pas de scénario préconçu. Nous faisions à la fois des découvertes et des deuils. Comme dirait Giacometti, « nous ne comprenions ce que nous voyions qu’en travaillant ». Les récits chantés, la voix off, les dessins dans la ville à la craie concourent à tisser un espace imaginaire qui nous parle de la réalité que nous avons rencontrée : des immeubles sont détruits, des gens sont relogés, pour construire le Grand Paris : la ville bouge.

Propos recueillis par Alexandra Pianelli