Journal du réel #2: Le Khmer rouge et le non violent

Le Khmer rouge et le non violent
Bernard Mangiante
News from…, 90’, France / Cambodge
vendredi 23 mars, 20H30, petite salle + DÉBAT en salle

« Sommes-nous prêts à regarder Douch dans les yeux et à reconnaître en lui notre frère en humanité ? »  François Roux, lors de sa plaidoirie.

Comment est née l’idée de faire ce film ?

D’une rencontre. À l’époque, je faisais des recherches pour un film sur la non-violence, et plus précisément sur la résistance civique non-violente et la désobéissance civile. J’ai été amené à rencontrer François Roux dans un immeuble occupé de la rue de la Banque à Paris lors de la grève de la faim des Faucheurs Volontaires. Avocat de José Bové et des Faucheurs, figure des mouvements non-violents en France et à l’étranger, il a commencé sa carrière dans les années 70 au moment du Larzac et a été l’un des artisans du montage juridique qui consistait à vendre des parcelles d’un mètre carré sur le Larzac afin de rendre impossibles les expropriations par l’armée. Quand il m’a raconté qu’il avait accepté de défendre Douch, j’ai d’abord pensé que cela ferait une séquence formidable pour mon film sur la non-violence avant de réaliser, dans la minute qui a suivi, que cette histoire incroyable devait être un film en soi. Pour le dire de façon schématique, cette rencontre entre un disciple de Pol Pot et un disciple de Gandhi est exceptionnelle et il fallait absolument en porter témoignage, à côté de ce que le procès lui-même pouvait apporter.

 Pourquoi aborder le procès d’un homme accusé de crime contre l’Humanité par le point de vue de son défenseur ?

Pour être tout à fait honnête, je n’ai jamais voulu faire un film sur le procès des Khmers rouges. Je ne connaissais du Cambodge que les films de Rithy Panh et ce que peut savoir un type de ma génération qui lit les journaux. Au-delà du procès, ce qui m’intéressait, c’est ce qui allait arriver à un homme convaincu de l’importance de ce qu’il faisait, à cet avocat qui se lançait dans cette aventure armé de ses convictions et de son idéalisme. Ce film est l’histoire d’un homme. Le personnage principal, c’est François Roux et non Douch.

Comment avez-vous pensé la réalisation des entretiens à l’intérieur du parloir ?

Pour les entretiens entre François Roux et Douch, j’ai eu la tentation de filmer avec deux caméras, mais je n’aime pas cette facilité. Je me suis obligé à tourner avec une seule, pour avoir une attention permanente et être toujours dans le temps du plan, pas dans celui du parloir. Dans une situation où je ne pouvais être qu’un témoin passif, c’était pour moi une discipline nécessaire ! J‘ai aussi fait le choix de ne jamais avoir François Roux et Douch ensemble dans un plan. Cela me permettait de tenir compte dans mon propre travail d’une règle que François Roux répète souvent à ses assistants : « Ne vous asseyez jamais du même côté de la table ». C’est l’avocat d’un côté, l’accusé de l’autre, et dire cela n’est pas faire insulte à la présomption d’innocence. J’ai matérialisé cette distance par une coupe systématique entre François Roux et Douch.

N’avez-vous pas eu peur d’héroïser François Roux ?

Bien sûr, c’était évidemment une crainte que j’avais mais à l’arrivée, je ne crois pas que ce film soit un panégyrique de François Roux. Cet homme n’est pas parfait, on le voit traverser des moments de doute et de découragement, on le voit se heurter de plein fouet à une réalité qui lui résiste. Il me semble que le spectateur reste libre de se faire sa propre opinion sur les conceptions et l’attitude de François Roux sans qu’il soit nécessaire de rajouter des polémiques de façon artificielle.

 Quel est votre avis sur la Justice Internationale et l’efficacité de ces tribunaux ad hoc ?

Je suis ni juriste ni spécialiste de ces questions, et je peux tout au plus vous donner mon sentiment personnel face à ce que certains qualifient de « justice des vainqueurs ». Au début du film, François Roux dit à Douch que l’ensemble de la communauté internationale est présente dans ce procès et dit : « Nous sommes tous concernés par les crimes contre l’humanité qui ont été commis au Cambodge et dont certains vous sont reprochés ». Or, même si François Roux lui-même est trop humble pour donner des leçons à qui que ce soit, il voit très bien, comme moi, comme la plupart d’entre nous, que cette même communauté internationale qui n’a pas levé le petit doigt à l’époque pour empêcher le génocide vient aujourd’hui soigner sa mauvaise conscience en finançant ces procès. Mais ne soyons pas cyniques pour autant : le simple fait que des milliers de Cambodgiens venus de tout le pays aient été invités à venir au tribunal, qu’ils aient vu une salle d’audience et entendu une justice qui leur affirme : « Il y a bien des victimes d’un côté et des responsables de l’autre », cela me semble fondamental. C’était bien plus important que le procès en lui-même qui n’a apporté aucune révélation. Le seul véritable apport du procès, à mes yeux, c’est le fait qu’il y en ait un parmi les chefs Khmers rouges qui se soit avancé pour dire : « Oui j’y étais, c’est moi, j’ai bien commis ces actes et j’en suis responsable ». Car même s’il est revenu à la fin sur son acceptation de la sanction, il n’est jamais revenu sur sa reconnaissance de responsabilité. Je crois que c’est très important pour la population cambodgienne, ne serait ce que pour les 70% de jeunes qui ne croient pas à l’existence des Khmers rouges.

Propos recueillis par Marjolaine Normier et Lydia Anh