Journal du réel #2: Bestiaire

Bestiaire
Denis côté
Compétition internationale, 72’, canada
-vendredi 23 Mars, 21h00, cinéma 1 + débat en salle
-samedi 24 Mars, 13H00, CINÉMA 2 + débat EN SALLE
-mardi 27 Mars, 14H00, Centre Wallonie Bruxelles

« Bestiaire », par des cadres très maîtrisés et une grande précision du son, propose une succession de moments et de portraits d’animaux dans un zoo canadien. Le film développe alors un travail sur le regard et sur l’étrangeté de ces animaux qui nous semblent appartenir à un autre monde.

Votre film se déroule dans un zoo, pourtant, cela semble secondaire. Y avait-il dès le départ une volonté chez vous d’emmener votre film vers une certaine abstraction ?

Denis Coté : Une spectatrice à Sundance m’a dit « Votre film n’est pas un film sur les animaux. C’est plutôt un film sur la place du spectateur au cinéma ». J’ai trouvé sa réflexion géniale. Mon obsession pour le langage cinématographique prime sur mon amour quelconque des animaux. Je savais dès le départ que je ne ferais pas un documentaire sur un zoo, que les mises en contexte seraient abolies et la transmission d’informations réduite au minimum. Très tôt, je me suis dit que je partirais du réel pour glisser vers l’élaboration d’un monde sonore et visuel. Du coup, il s’agit d’un objet très ouvert qui fonctionne à partir de ce que le spectateur y projette ou pas.

« Bestiaire » se dégage rapidement d’un impératif de narration, pour mieux installer et travailler des logiques de rythme, de mouvement, de durée… Peut-on dire que votre film s’articule principalement autour de la question de comment regarder les animaux ?

D.C. : Évidemment. On n’entre pas dans cette proposition pour y retirer des éléments narratifs ou informatifs. Les plans sont là, parfois longs, le son y est très élaboré, et il s’agit de savoir si le potentiel hypnotique fonctionne. Je me suis demandé comment on peut encore filmer des animaux alors que le monde du divertissement les a anthropomorphisés à outrance. Peut-on et comment regarder un animal pour ce qu’il est : un simple organisme vivant. À quelle distance ? Avec quel niveau d’implication du regard ? Comment lui redonner une sorte de mystère sinon de mystique ?

 Il y a une forte présence du cadre et du travail sur le son, qui fabrique la succession de portraits d’animaux, à la fois épurés et précis. Comment avez-vous pensé et travaillé ces éléments en faisant le film ?

D.C. : J’aurais pu faire un documentaire d’observation dans lequel le son respecte et s’abandonne à la réalité. Les cadres auraient aussi pu être moins rigoureux ou moins  « affectés ». Mais j’ai toujours été obsédé par le rapport du cinéaste au réel. Peut-on repenser, maltraiter, faire mentir le réel ? Une sorte d’éthique documentaire nous impose-t-elle d’être esclave du réel ? Dans « Bestiaire », le regard du cinéaste est distant ou détaché mais sa main est bel et bien là. Il y a une volonté de créer des bulles narratives ou des micro-fictions.

 Les animaux ne sont pas psychologisés dans votre film, il n’y a pas d’anthropomorphisme. Il y a une grande étrangeté de l’animal, c’est un inconnu, et il ne semble pas faire partie du monde des hommes.

D.C. : Il est toujours très facile de détecter dans mes films qu’un « urbain irrécupérable » est derrière la caméra. Je veux garder un regard fasciné sur ce que je ne connais pas. « Bestiaire » n’est pas fait par un amoureux des bêtes, un militant, ou par un adepte des zoos. Du coup, l’animal devient un acteur que je regarde avec des yeux un peu vierges. Je tourne autour de lui comme on tourne autour d’un objet étrange. Il y a une fascination pour le rural dans mes films, pour les paysages que je ne vois que lorsque je tourne, pour le vieil homme excentrique de Carcasses. J’y tiens.

C’est un documentaire, avec un rapport parfois frontal au réel, mais la mise en scène révèle souvent ce qu’il y a d’extraordinaire dans la présence des animaux, leurs attitudes, ou leurs apparences. Est-ce que l’équilibre entre l’aspect concret des choses et leur part plus fantastique à l’image a été un enjeu pour vous dans la réalisation du film ?

D.C. : J’ai dans mon ADN une sorte d’admiration mal assumée pour le cinéma de genre. J’ai grandi en regardant beaucoup de films d’horreur. C’est peut-être ce qui m’empêchera toujours de faire un documentaire dit conventionnel. Tout ce que l’humain connaît mal ou pas du tout est synonyme ou porteur de menace. Il y a naturellement une part de fantastique dans « Bestiaire » mais elle vient malgré moi. C’est ma fascination qui filme et non mon désir d’apprendre des choses ou d’informer le spectateur.

Hormis la première séquence, les hommes arrivent relativement tard dans le film, et l’on a le sentiment que la rencontre avec les animaux ne se fait pas, ou peu, ou mal. Pouvez-vous parler de cette place de l’humain dans le film, et du rapport qu’il entretient avec l’animal ?

D.C. : Encore une fois, c’est ma neutralité par rapport au zoo qui m’a poussé à rester très froid sur cette question. D’un côté, j’entends les militants qui dénoncent l’existence des zoos.

De l’autre, je vois l’amour inconditionnel des employés du Parc pour les animaux. Au milieu de ça, je vois des bêtes aux regards vides, des visiteurs qui cherchent un divertissement primaire. Je me dois de constater que les rencontres entre animalité et humanité sont complexes, floues, pauvres et ne se font pas toujours. Je ne peux pas évacuer la présence des humains, je ne peux pas « trancher », je ne peux pas m’ériger en connaisseur ou en juge. Chaque spectateur s’investit à sa façon dans ce film. Certains sont choqués, certains rigolent, certains sont attristés, certains s’ennuient à mourir. « Bestiaire » n’existe que par le regard du public qui va à sa rencontre.

Propos recueillis par Julien Meunier