Journal du réel #2: A Nossa Forma de Vida

A Nossa Forma de Vida
Pedro Filipe Marques
Compétition Premiers films, 91, Portugal
jeudi 22 mars, 20h45, CINÉMA 2 + Débat en salle
vendredi 23 Mars, 16H00, Cinéma 1 + débat en salle
jeudi 29 MARS, 17h00, Centre Wallonie-Bruxelles

Pedro Felipe Marques nous livre ici un portrait intimiste, drôle et sensible sur le quotidien d’un couple : Armando, éternel prolétaire et Maria, femme au foyer consumériste vivent en haut d’un immeuble au-dessus de la mer.

Votre présence en tant que filmeur semble s’effacer pour se fondre dans le décor. Combien de temps vous a-t-il fallu pour rentrer dans l’intimité de ces personnes ?

Il a fallu presque un mois de tournage au quotidien pour comprendre comment nous allions pouvoir vivre ensemble avec une caméra. La première clé a été la confiance : ils ont accepté l’expérience sans même connaître mes intentions cinématographiques ou théoriques. L’oeil rivé à la caméra, je me suis donc efforcé de chercher une manière de filmer leur intimité, de saisir le réel. Le défit supplémentaire était de vivre cette expérience avec mes grand-parents. Je me suis d’abord rendu chez eux en tant que membre de la famille, puis en tant que réalisateur. Il fallait à tout prix que je sois transparent pour faire oublier la caméra. A partir des premiers rushes, j’ai cherché à “réécrire” le réel, définir le passage du statut de “personne” à celui de “personnage”.

Il semblerait que la grève soit un des fils conducteurs autour duquel gravitent des scènes du quotidien. Pouvez-vous nous rappeler le contexte politique et historique de votre film ?

Le film est tourné à Porto, dans le Nord du Portugal. J’ai tourné pendant deux périodes de grève. La première était une simple grève de transports publics. Etant donné que la situation économique du pays s’aggravait, j’ai souhaité rejoindre mes grands-parents pendant les “grèves générales” massives. Maria était à l’aise devant la caméra dans les scènes de la vraie vie, alors qu’avec Armando, c’était totalement différent. J’ai traversé de longs moments de silence avant qu’il n’arrive à se détendre pour exprimer ses pensées. L’idée de la grève renvoie au «prolétaire éternel» dépeint par Armando. C’est aussi l’idée d’une lutte constante pour survivre avec ses propres pensées, dans un monde de médias de masse qui nous envahit avec ses “mises en fiction de la réalité”. Ironiquement, je voulais que le film reprenne exactement cette forme : Ils nous racontent des histoires que nous ne voyons pas, comme une télédiffusion des “nouvelles de l’âme”.

Les jeux de miroirs, de transparence et autres “écrans” (TV, journaux, radio) ont-ils été pensés comme des fenêtres sur le monde ?

Absolument. J’ai souhaité développer mon film autour de l’idée du huis clos. D’abord par peur de la claustrophobie, j’ai commencé à travailler avec les reflets, les transparences, pour ramener le monde extérieur à l’intérieur. Pour moi, ce couple était très contemporain, parce que comme nous tous, ils vivaient avec des “écrans”. Je considérais les fenêtres depuis lesquelles ils commentaient les choses comme des “écrans vivants”. J’ai travaillé sur cette ironie : Qu’est-ce qui est le plus “réel” ? Ce qu’ils regardent ou ce qu’ils commentent? Eux-mêmes ou leur propre reflet dans l’écran ?

La verticalité apparaît comme un élément essentiel du film. Alors qu’Armando semble avoir fait le choix de rester dans les airs – comme le Baron Perché de Calvino, est-ce Maria qui, seule, crée le lien (physique) avec l’extérieur ?

Il est vrai que je me suis plu à donner le sentiment d’une tour de contrôle ou d’un phare. J’avais décidé que les seuls plans extérieurs seraient ceux provenant du bâtiment. Un jour, alors que je filmais Armando lisant son journal, depuis le balcon, Maria est passée devant la caméra. «Encadrée» elle-même dans le reflet de la vitre, elle a commencé à commenter ce qu’elle regardait dans la rue. Je tenais l’idée du film ! Son reflet me disait : “je suis à l’extérieur”, tandis qu’Armando était à l’intérieur.

Armando est-il une sorte de rêveur désillusionné qui, par l’usage de la poésie et du bricolage,  cherche à “soigner” les choses, combler un manque, sublimer le monde ?

Oui. Je retrouve l’âme du prolétaire cherchant à donner une seconde vie aux choses. Ce qui me touche particulièrement, c’est sa façon de toucher les objets qu’il répare, avec beaucoup de finesse et de tendresse. C’est comme si c’était plus que des objets. Lorsqu’il caresse la nuque recollée de la petite statue avec son couteau, c’est comme une révélation sur le fait que l’amour peut être aussi violent que fragile et pur. Quand je le filmais, je sentais qu’Armando se situait dans un “entre deux”. Son humour semblait une sorte de kit de survie contre toutes les disgrâces du monde. Cela provient certainement d’une tradition de poètes humoristiques de sa jeunesse qu’il continue d’admirer. Il fait partie des gens qui pensent qu’il y a inévitablement un remède au monde.

En quoi ce couple représente-t-il selon vous ce qu’il reste de l’âme du Portugal aujourd’hui?

Ce bâtiment, depuis lequel on contemple l’horizon, reflète l’âme du Portugal contemporain. Au XIVème et au XVème siècle, les gens partaient en bateaux à la recherche de nouvelles terres. D’une manière ironique mes personnages n’ont pas la possibilité d’aller plus loin, mais ils sont toujours devant leurs fenêtres à fantasmer le monde. Comme Armando, le Portugal trouve sa force d’expression dans la poésie, considérant la vie comme un “fado”.

 Est-ce que le temps du film est un hommage à la longueur de cette histoire d’amour?

C’était l’intimité que je cherchais à atteindre dans le film. La durée du film est fondamentale pour atteindre ce que j’appelle “vivre l’expérience du film”, donner la possibilité au spectateur d’être avec eux pendant une heure et demie.

Propos recueillis par Alexandra Pianelli et Mahsa Karampour