Journal du réel #1: Lettre d’un cinéaste ou le retour d’un amateur de bibliothèques

LETTRE D’UN CINEASTE OU LE RETOUR D’UN AMATEUR DE BIBLIOTHEQUES
RAÚL RUIZ
FILM D’OUVERTURE, 16’, FRANCE
JEUDI 22 MARS, 16H15, PETITE SALLE
VENDREDI 30 MARS, 18H00, PETITE SALLE + PRESENTATION

Cinéaste prolifique, Raul Ruiz répondait régulièrement à des commandes qu’il savait parfaitement s’approprier. Loin du foisonnement baroque et des travellings virtuoses de ses derniers films, Raul Ruiz signe en 1983 cette lettre pour l’émission « Cinéma, Cinémas » de Claude Ventura. Peu de temps avant, Godard a filmé sa « Lettre à Freddy Buache » et au même moment Chantal Akerman prépare « Lettre d’une cinéaste » ; la lettre cinématographique dans ces trois cas est un exemple de retour sur l’?uvre au bord de l’essai et de l’expérimentation.

Cette invitation à suivre le cinéaste au moment où pour la première fois il revient dans son pays natal, après avoir fui neuf ans plus tôt la dictature de Pinochet, révèle plusieurs niveaux de narration. Le titre du film de Ruiz évoque J. L. Borges et Bioy Casarès. Très vite, à la voix du cinéaste s’exprimant en espagnol, se substitue celle plus timbrée et classique d’un narrateur parlant français. Le documentaire devient soudain un conte fantasque riche de références.

Le besoin de se souvenir afin d’éclaircir le traumatisme du départ et de retrouver ce qui n’est plus là passe à deux reprises par le sommeil. Au réveil de celui-ci le regard est chaque fois transformé.

Démuni devant le spectacle des lieux qu’il a quittés des années plus tôt sans pouvoir agir, le narrateur part à la recherche du seul livre manquant à sa bibliothèque. Il se rend dans sa maison d’enfance et auprès d’amis, mais les pistes sont aussitôt brouillées. Pour l’étranger qu’il est devenu, la différence avec la Santiago du Chili qu’il a connu saute aux yeux de manière insidieuse, lui imposant un déplacement qu’il lui incombe de traduire par l’imaginaire. Les amis qu’il visite, les seuls personnages parlant du film, s’adressent à d’autres mondes et leurs paroles oscillent entre absurde et fantastique. Symboliquement la parole des amis restés au pays où ils ont été victimes impuissantes de la dictature est devenue inaudible pour le narrateur.

Cette lettre commencée sous forme de retour méditatif aux origines dit l’impossibilité de revoir le pays tel qu’il avait été quitté. La douleur a transformé les êtres aimés et leurs discours. Même la référence amusée à l’enseignement des Mayas et la découverte du livre perdu (« Cantos » de Uribe Echevarria) ne peuvent suffire devant la douleur de l’exil.

Cette rare échappée intime dans l’oeuvre de Ruiz en donne une des clefs : même quand il s’empare d’oeuvres littéraires ou s’illustre dans des oeuvres de commande, le regard de l’exil entraîne toujours chez lui une distorsion aussi nécessaire que féconde.

Gauthier Leroy