Journal du réel #1: Grabigouji, la vie de la disparition

GRABIGOUJI, LA VIE DE LA DISPARITION
BRIGITTE CORNAND
FILM D’OUVERTURE, 47’, FRANCE
JEUDI 22 MARS, 16H15, PETITE SALLE
DIMANCHE 25 MARS, 15H45, CINÉMA 2 + DEBAT EN SALLE

Quand j’étais à Paris, j’appelais Louise tous les jours à la même heure, il était dix-sept heures. A New York, c’était pareil, je lui téléphonais chaque soir à neuf heures et demie pour lui souhaiter une bonne nuit sans oublier d’ajouter : « A tout à l’heure Louise », la phrase qui maintenait en vie avant de raccrocher. Voici ce que raconte Brigitte Cornand dans son livre « Grabigouji ». La réalisatrice Brigitte Cornand habite entre Paris et New York où elle rencontre Louise Bourgeois au début des années 90. À New York, elles sont voisines et partagent la même langue maternelle. De leur amitié vont naître plusieurs films, « Chère Louise » (1995), « C’est le murmure de l’eau qui chante » (2003), « La Rivière gentille » (2007) et ce dernier film imaginé pour son centenaire et que l’artiste ne verra finalement pas. Cet ultime hommage nous fait entendre la relation d’intimité que Louise Bourgeois entretenait encore avec son pays d’origine et son besoin de rassembler ses souvenirs de jeunesse.

Quand j’arrive chez Louise Bourgeois, je lui dis: « Bonjour Grabigougi. » Et Louise de répondre: « Grabigouji. » Alors je suis contente, ça veut dire que tout va bien. *
Pendant plusieurs années Louise Bourgeois a chantonné ou repris vaguement des airs archiconnus de comptines pour enfants. Petit à petit le texte initial s’est transformé en onomatopées. Puis la mélodie, à son tour, a disparu. Ne reste maintenant que « Grabigouji, Grabigouji » qu’elle décline avec plaisir et qui signifie bien des choses. *

D’abord […] c’est notre nom de code entre elle et moi, mais c’est aussi l’expression d’un désir, l’envie de faire un dessin, de voir les oiseaux sur la terrasse, d’appeler ses fils au téléphone ou bien c’est un signal, la fin d’une visite amicale et Louise d’ajouter à ce moment-là : « I want to go in the other room. » Grabigouji pour toujours. *

* Extraits du livre GRABIGOUJI de Brigitte Cornand, éditions Dilecta.

A partir de quel moment avez-vous décidé de filmer Louise Bourgeois ?

Je l’ai rencontrée pour la première fois en 1994 pour faire un film sur elle « Chère Louise ». Ce premier film fut le début d’une grande amitié et petit à petit j’ai continué à filmer Louise Bourgeois comme je le fais avec mes autres amis artistes.

Vos conversations téléphoniques étant le fil conducteur principal du film, comment avez-vous conçu le montage image ?

C’est un film sur la mort. Il n’était pas question de montrer Louise Bourgeois en train d’expliquer quelque chose comme si elle était avec nous. Je travaille beaucoup à la campagne, la campagne dite étasunienne et ça m’inspire énormément. Relier les conversations au téléphone, la maison vide de l’artiste et ce paysage en plan fixe m’enchante toujours. Je n’ai pas collé des images à partir d’un discours.

Selon vous, comment l’oeuvre de Louise Bourgeois était-elle travaillée par ces éléments de mémoire extrêmement précis ?

Louise Bourgeois est partie vivre aux Etats Unis à 27 ans, c’est donc une « personne déplacée ». Elle a eu besoin de raviver ses racines et donc ne pas oublier son enfance.

Louise Bourgeois dit de ses oeuvres qu’elles sont une défense contre « la peur de la désintégration » et tout le long du film affleure une époque disparue. A l’obstination de s’assurer que la vie et la mémoire perdurent, répond la belle obstination de Brigitte Cornand à filmer, d’années en années, Louise Bourgeois. L’artiste était d’autant plus intéressée par les informations et les objets que lui ramenait son amie qu’elle avait quitté la France depuis très longtemps et que cet exil volontaire semblait s’être refermé sur elle à jamais. Le film permet de mesurer l’importance qu’elle accordait à ces traces d’un monde révolu qui avait puissamment nourri son imaginaire.

Propos recueillis par Mahsa Karampour et Gauthier Leroy