Journal du réel #1: Découverte d’un principe en case 3

DÉCOUVERTE D’UN PRINCIPE EN CASE 3
GUILLAUME MASSART ET JULIEN MEUNIER
CONTRECHAMP FRANÇAIS, 59’, FRANCE
JEUDI 22 MARS, 18H30, CINÉMA 1 + DÉBAT EN SALLE
SAMEDI 24 MARS, 18H00, PETITE SALLE + DÉBAT EN SALLE
SAMEDI 31 MARS, 17H00, CENTRE WALLONIE-BRUXELLES

Dans la Saline royale d’Arc et Senans, Guillaume Massart et Julien Meunier filment les confrontations quotidiennes des auteurs pendant une résidence d’expérimentation de bande dessinée. Par une mise en scène posée mais discrète, c’est le respect pour une recherche et une posture d’artiste qui se dévoile peu à peu.

Quel est le point de départ de votre film?

Julien Meunier : On voulait filmer le travail en bande dessinée. On s’est posé la question de comment éviter de passer par le dessin, car il nous semblait qu’à chaque fois qu’on l’abordait à l’image, il prenait toute la place.

Guillaume Massart : Oui, une bande dessinée ce n’est pas juste un dessin final. C’est un agencement de plusieurs cases et un agencement de pensées.

Vous abordez ce processus par la marge, approchant une résidence expérimentale.

GM : On n’est pas allés dans cette résidence par hasard. C’est une résidence d’Oubapo, c’est-à-dire d’OUvroir de BAnde dessinée POtentielle, qui reprend la leçon de l’Oulipo en littérature : lorsqu’on pose une contrainte, on peut trouver une solution à laquelle on n’avait pas pensé pour aller au bout d’un travail. La résidence Pierre Feuille Ciseaux s’inspire de l’Oubapo et soumet les auteurs à des exercices et à des contraintes pour créer, ce qui les amène à le faire collectivement.

JM : L’idée d’aborder la bande dessinée par ses formes d’expérimentation, était pour nous la possibilité de rendre saillant ce qui au contraire fait le coeur de son système.

GM : On s’est rendu compte qu’en décalant le curseur habituel des attentes d’un film sur la bande dessinée, on se retrouvait au coeur même de l’acte de création et que ceci pouvait s’appliquer à plusieurs arts. Du coup, ce n’était pas grave d’exclure le dessin du cadre parce que cela permettait de parler de beaucoup d’autres choses.

JM : Oui, finalement on s’intéresse plutôt aux relations qui peuvent se créer au sein d’un groupe en recherche. Par exemple, les auteurs sont obligés d’inventer des formes de langage et de rapports pour pouvoir travailler ensemble et il y a un univers poétique qui se crée. C’était surtout cette position face au travail qui nous intéressait.

Votre film propose des cadres qui renvoient aux cases de bande dessinée et qui semblent montés de manière aléatoire et elliptique, à l’image des expérimentations sur le récit que vous montrez pendant la résidence. Néanmoins, un dessinateur est suivi plus que les autres, L.L. de Mars. Vous semblez attirés par ce personnage qui introduit une certaine linéarité dans la narration au point qu’il vient comme la contaminer.

GM : C’est lui qui décide de cette linéarité en entrant en scène sur l’esplanade centrale. Bien sûr, on choisit de suivre son jeu mais à ce moment-là, L.L. de Mars dérègle notre principe de structure consistant à passer d’un personnage à l’autre. Finalement, la part d’aléatoire se retrouve là aussi. Ce qui nous a plu avec L.L. de Mars, c’est que c’est lui qui nous a choisis. On ne voulait pas qu’il devienne l’unique centre d’attention parce qu’on n’avait pas envie de perdre le groupe. En même temps, on ne pouvait pas s’empêcher d’être séduits par lui. C’était un bonheur, un beau cadeau du réel, que quelqu’un formule enfin clairement ce qu’on avait envie de faire passer dans le film.

JM : Si on a décidé de le garder au montage c’est aussi parce qu’il ramène une énergie de revendication. Ce qu’il formule le mieux, c’est la position de résistance à l’égard de ce que doivent ou peuvent être un artiste, une recherche, un travail. On a voulu terminer sur cette note, sur le fait qu’il y avait des batailles à mener. En bande dessinée comme au cinéma. Il faut trouver sa place et la tenir.

Les dessins apparaissent malgré tout dans le film, et ils racontent finalement assez peu du travail que vous explorez.

JM : Ce qui nous plaît dans ces plans, plus que les dessins, c’est la main qui trace ou qui creuse, les corps au travail, la technique, le savoir faire. C’est vraiment le tracé.
Le principe de la case et de l’ellipse dont on parlait, a fait qu’on ait pu créer un espace-temps assez indéfini. Une idée très floue de la temporalité nous a permis, paradoxalement, d’être plus présents sur l’instant, de nous pencher sur un geste de tête ou un petit mouvement de doigt. N’étant pas dans un récit linéaire, chaque moment a sa propre intensité.

Il y a aussi une intensité du décor.

JM : Ce lieu était pour nous la promesse qu’il se passe quelque chose à l’image et il participe de cette temporalité floue dont je parle. C’est un endroit très clos et en même temps très grand, avec une architecture un peu impressionnante qui déréalise le contexte. C’est également cela qui fait qu’on n’est pas dans un rapport « sociologique » aux auteurs de bande dessinée. On cherche autre chose et le lieu apporte du fictionnel et du fantasmatique.

Par ailleurs, la référence que L.L. de Mars fait à Foucault nous permettait de souligner un aspect un peu double du travail en bande dessinée, en tout cas dans ce contexte : les auteurs prennent la place des ouvriers dans la Saline. Il y a quelque chose du labeur qui nous paraissait important. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel travail. Ils ne sont pas ouvriers et ils se créent une certaine liberté dans cet espace. Par exemple, lorsqu’ils sortent les tables pour travailler au soleil : il y a quelque chose d’un pied de nez par rapport au décor, qui a une histoire terrible en relation au travail. Mais justement, les auteurs de bande dessinée ont beau être dans un lieu de surveillance et presque d’emprisonnement, c’est là-dedans qu’ils réinventent leur liberté et leur pratique.

Pour d’autres points de vues, dessins et informations sur le film : http://www.case3.fr/