Journal du réel #1: Après le silence, ce qui n’est pas dit n’existe pas?

APRES LE SILENCE, ce qui n’est pas dit n’existe pas ?
VANINA VIGNAL
CONTRECHAMP FRANÇAIS, 95, FRANCE / ROUMANIE
JEUDI 22 MARS, 21H00, CINÉMA 1 + DÉBAT EN SALLE
MERCREDI 28 MARS, 14H00, CWB
SAMEDI 31 MARS, 14H00, CINEMA 2 + DÉBAT PETIT FORUM

A travers son amitié pour Ioana, Vanina Vignal revient sur les traumatismes de la dictature communiste en Roumanie. Elle accompagne sa «famille de coeur», trois générations plongées dans le déni, sur le difficile chemin de la réconciliation.

Après le silence semble presque plus un film autour d’une amitié que sur l’histoire ou la mémoire.

Disons que ce qui porte le film c’est l’amitié. Sans l’amitié, je ne serais pas allée creuser. Dans la vie de Ioana, je suis quelqu’un qui bouscule, qui questionne, je l’ai toujours aidée à dépasser ses limites. C’est le socle de notre amitié depuis 20 ans et de fil en aiguille c’est devenu le film : un chemin vers ce qui se cache derrière le mythe familial et l’histoire de son pays. Ioana n’arrivait pas à faire le travail toute seule, c’était trop douloureux. Mais elle a trouvé le courage d’y aller avec moi.

Est-ce que de manière plus large, c’est un genre de relation que vous instaurez avec les personnes que vous filmez ?

Je pense que j’aurais du mal à filmer l’ennemi. Il y a des gens qui font des films avec l’ennemi. Je sais que je n’y arriverais pas, même si je ne porte aucun jugement. Personnellement j’ai besoin de l’empathie avec l’autre, même si ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de conflit. Mais on fait les choses ensemble.

Les images de 1991 sont-elles le point de départ du film ? Pourquoi les avez-vous filmées à l’époque ?

Parce que j’avais piqué la caméra Hi8 de mon père qui l’avait reçue à son mariage et ne l’utilisait pas. Je m’amusais à filmer tout et n’importe quoi. J’ai toujours eu besoin de garder des traces, et de regarder la vie autour de moi à travers un objectif. A l’époque je ne visionnais pas ce que je filmais, j’avais peur d’abîmer les bandes. Je me disais qu’il fallait que je les garde pour plus tard.

Comment avez-vous imaginé la structure du film ?

On a navigué à vue pendant un an avec Mélanie Braux, ma monteuse, parce qu’on aurait pu faire beaucoup de films avec le matériau qu’on avait. Ce qui m’intéressait vraiment, c’était leur pensée et comment elles arrivaient ou pas à dire les choses. Il était évident qu’on ne pouvait pas découper la parole de Ioana parce qu’il fallait qu’elle existe dans la durée, dans les silences, elle avait besoin de temps. Ce n’était pas tant ce qu’elles disaient qui m’importait, mais comment. Lors du visionnage du premier “ours” il est apparu qu’il fallait étoffer mon personnage pour aider le spectateur à faire les liens et j’ai dû me résoudre à me mettre en avant.

Votre voix off prend une place importante.

Elle a été très dure à construire, c’est ce qui nous a pris le plus de temps : selon ce qu’on disait à chaque étape, selon ce que nos personnages disaient à leur tour, cela changeait tout l’équilibre du film. On avait besoin de cette voix, puisque c’est elle qui prend en charge l’analyse que les personnages ont toujours refusé de faire. Mais il ne fallait pas non plus qu’elle soit comme un dieu qui sait tout face aux personnages qui ne savent pas. Il fallait accompagner délicatement. Ça a été assez compliqué, tout comme d’accepter l’idée d’être à ce point présente dans le film. Ça s’est imposé et on a pris le temps de le faire. Encore une fois, il y a des films où tu ne peux pas passer à côté du temps.

Trois générations apparaissent dans le film, trois temps pour une mémoire. Étonnamment, c’est Rodica qui semble avoir la parole la plus facile, comme si elle avait besoin d’évacuer aussi.

Dès que je lui ai demandé de me parler de son enfance – sans savoir ce qui lui était arrivé – Rodica a déversé sur moi tout ce qu’elle n’avait jamais réussi à dire à ses filles. Je pense que ma position à la fois d’étrangère et de pas étrangère, de « fille de la famille » mais aussi d’autre chose, de française n’ayant pas vécu cette réalité ni connu le communisme etc… Je crois que cela a été la base du film, avec les trois femmes.

Teona, elle, est très directe quand elle dit que le sujet ne l’intéresse pas.

Oui, mais en même temps elle dit que ça lui brûle les lèvres… Donc elle a compris, sans qu’on le lui dise, qu’il ne fallait pas en parler. C’est ça la force du secret et du déni. Quand j’ai commencé à faire le film en pensant d’emblée le faire avec trois générations, j’allais instinctivement dans cette direction. Car ce que je travaille ici, c’est comment un secret se perpétue d’une génération à l’autre.

Quand j’ai trouvé le titre “ Après le silence ” j’ai d’abord pensé qu’il n’était pas tout à fait juste, parce que pour moi ces femmes étaient encore dans le silence. C’est finalement un bon titre parce que c’est le film qui va les faire passer de l’autre côté du silence : le trajet vers le film comme le visionnage en famille du film.

Pensez-vous que le film va les aider à passer un cap ?

Ioana a fait le film pour sa fille, et moi aussi quelque part. Je ne peux pas avoir la prétention de changer les choses, je ne suis pas Dieu. Mais à un moment, j’ai compris qu’avec le montage, ces personnages allaient se répondre. Aussi, le simple fait de vouloir regarder le film ensemble, même en silence, alors qu’elles savent désormais de quoi il en retourne, cela va faire bouger quelque chose. Ceci dit, cela a déjà “travaillé“ puisque Téona m’a dit qu’elle voulait faire des études d’histoire…

Vous clôturez le film avec une image du passé.

Certaines personnes ne comprenaient pas ce plan final et voulaient qu’il soit dans le Bucarest d’aujourd’hui. Pour moi il fallait une image d’avant, c’était évident. Ce plan représente ma réponse à ce que dit Ioana et il affirme que je suis d’accord avec elle : les choses n’ont pas changé. Il y a peut-être toute la modernité et le consumérisme, mais les choses n’ont pas changé encore dans la tête des gens. Et c’est normal. Faire un travail sur ce qui fait mal à l’échelle d’un pays, c’est compliqué. Ça ne se fera pas d’un coup de baguette magique.

Propos recueillis par Lucrezia Lippi et Sébastien Magnier