Journal du réel #9: entretien avec João Trabulo, Sem Companhia

Sem Companhia
João Trabulo

Compétition internationale, Portugal, 88′
Aujourd’hui, 14h15, C1 + débat Petit forum

Comment situez-vous Sem Companhia au sein de votre parcours?

Mes films ont toujours été très atypiques. Je filme très peu, je suis lent. Je ne comprends pas bien cette urgence à réaliser des images. Je réfléchis beaucoup avant de m’impliquer dans un projet, c’est pourquoi je filme tous les quatre ans à peu près. Mon cinéma est très artisanal. S’approcher d’une chose presque parfaite sans jamais l’atteindre me plaît. J’aime aussi beaucoup travailler avec l’individu. Partir du particulier, de l’essentiel pour aller vers le plus général. Par ailleurs, mes films sont des démarches me permettant de comprendre ce que je fais.

Sem companhia m’a demandé trois ans de tournage et un an de montage. Mes autres films sont des expériences similaires. Ils contiennent à la fois un début et une fin, entre lesquels j’ai envie d’intégrer un monde. Le but ici n’était pas de remettre en question l’institution carcérale, même si je trouve ces endroits stupides : il s’agit d’écoles du crime. Il faut vraiment être fort. Les prisons avaient été conçues pour sauver les âmes, mais ce n’est plus le cas. Rien n’est fait pour préparer les détenus à leur sortie, ni à leur future intégration. Les activités artistiques proposées ici représentent un cas unique, un cadre privilégié. C’est une prison de deux mille hommes.

Pourquoi avoir choisi d’entremêler fiction et documentaire?

J’aime beaucoup mélanger ces deux genres car je pense que cela permet de faire passer des messages et des idées de façon plus philosophique et poétique. Je trouve aujourd’hui la fiction très décevante ; elle présente beaucoup de clichés. Il s’agit d’une très lourde machine, alors que j’aime l’idée qu’un artiste seul puisse aller filmer un homme travaillant dans une usine, par exemple, de manière très lente, au rythme du travail qu’il accomplit. Il avance et comprend petit à petit ce qu’il est en train de faire à mesure qu’il le réalise. L’union du documentaire et de la fiction permet aussi de se rapprocher de l’humain. Je pense qu’il s’agit d’une démarche plus ethnographique et sociologique qui permet d’évoluer vers un autre niveau de perception.

Comment s’est déroulé le travail d’écriture et de préparation à la réalisation du film?

J’ai obtenu des autorisations, mais cela a été compliqué car les directeurs de la prison ont changé plusieurs fois. J’ai du faire preuve de beaucoup de persévérance et de ténacité.
J’ai organisé des rendez-vous au sein de la prison après avoir fait passer un message aux détenus par le biais de la direction, informant qu’un homme souhaitant faire un film allait passer beaucoup de temps dans la prison. J’ai fait circuler une liste d’intentions en expliquant ma démarche aux détenus : je ne voulais pas faire de film pour la télévision, je ne voulais rien censurer, je ne voulais pas que l’on soit limité dans ce que l’on pouvait dire, montrer et faire.

Quelques-uns ont été d’accord pour participer à l’aventure. Je trouve fascinant de pouvoir travailler avec des personnes qui ne viennent pas du milieu cinématographique : il est impossible de les contrôler et difficile de déterminer à l’avance ce qu’ils peuvent apporter.

J’ai rencontré Ernesto et Gaspar lors d’une de leurs répétitions de théâtre, par hasard, et j’ai tout de suite compris que j’avais trouvé mes personnages. Ils étaient jeunes, beaux, ils avaient un peu d’expérience théâtrale. Nous discutions beaucoup lors de nos rencontres, nous nous échangions des livres, des informations, nous nous écrivions des lettres. Je leur ai montré des films comme La chambre de Vonda de Pedro Costa par exemple, qu’ils avaient déjà vu et qu’ils aimaient beaucoup. On a écrit quelques scènes après en avoir discuter. Certaines sont dans le film, d’autres n’ont pas pu y figurer car il a fallu sélectionner, j’avais 80 heures de rushes.

Par ailleurs, certaines phrases, en voix off dans le film, n’ont pas été inventées. Il s’agit de phrases d’Ernesto et de Gaspar que je captais de temps en temps et sur lesquelles on a décidé de revenir. Nous avons d’abord procédé à plusieurs essais. Il fallait retravailler cette matière jusqu’à en extraire l’essence.

Cette expérience a été formidable. Je pense qu’aucun acteur n’aurait pu accomplir ce qu’ils ont fait. Certes, ils n’étaient pas entièrement eux-mêmes, ils avaient conscience de la présence de la caméra. Mais plus on avançait, plus ils l’oubliaient. Le film a donc en partie surgi d’eux. Ils y ont fortement participé par leurs propositions et leur implication.

Pour quel équilibre entre scènes répétées et scènes captées sur le vif avez-vous opté?

On a beaucoup filmé et beaucoup jeté. La vidéo digitale présente l’avantage de pouvoir filmer pendant des heures et d’effectuer un tri par la suite. C’est ce que l’on a fait la plupart du temps et c’est la raison pour laquelle nous avons passé énormément de temps au sein de la prison. Il faut laisser place à l’intuition et être préparé. Il nous arrivait souvent de tourner pendant une heure sans couper. Tous les grands moments du film sont des fragments d’une plus longue séquence.

Il m’arrivait d’intervenir, mais rarement, et de façon très subtile, comme au théâtre où l’on donne des indications aux acteurs. J’étais la petite voix qui disait, par exemple : « On pourrait revenir sur cette idée que vous avez évoquée. »

Ernesto et Gaspar sont malins car ils savaient mener et diriger la conversation durant certaines scènes. Ils faisaient des pauses afin d’amener l’autre à s’exprimer. Puis ils relançaient avec finesse. La discussion paraissait avancer de façon très naturelle et spontanée alors qu’elle était parfois pensée et amenée.

Dans cette scène où Gaspar discute avec un camarade co-détenu autour de leurs expériences en mer, si Gaspar laisse transparaître la nostalgie ressentie face à sa passion, la pêche, il avait tout de même réfléchi à la façon d’agir et aux sujets qu’il souhaitait aborder. C’est lui, par ailleurs, qui m’avait demandé si l’on pouvait tourner une scène avec cet ami à lui. Attention : ces moments ne sont pas intégralement calculés. L’émotion qui naît reste vraie et pure ; elle est l’expression d’une intériorité.

Que sont devenus Ernesto et Gaspar?

Ils sont sortis de prison. Gaspar a repris son activité de pêcheur et est reparti en mer. Ernesto, lui, ne se sent pas bien et ne trouve pas sa place dans cette société. Il n’a pas de travail. J’aimerais qu’ils participent à mon prochain film.

S’agira-t-il d’un projet sur la réinsertion après la prison ?

Oui, mais il s’agit en même temps d’un autre projet, quelque chose de nouveau. Je souhaite reprendre ces deux personnages et continuer l’aventure avec eux.

Lorsque des personnes vous apportent tellement, vous souhaitez toujours leur renvoyer de bonnes choses en retour. Nous nous sommes divertis et nous sommes apportés mutuellement. Je ne pourrais jamais réaliser des films sur des mondes que je ne comprends pas. La réalisation est aussi une sorte de thérapie pour moi. J’aime comprendre les gens et je pense sincèrement que le plus important dans la vie est la rencontre.

Ce sont des amis que vous avez trouvé là…

Oui, ils sont très attachants. J’ai appris à les connaître, hors des préjugés. Nous avons tous notre côté sombre et notre côté pur et lumineux. Ernesto et Gaspar sont très humains. Ils ont été d’une grande dignité et d’un grand respect envers moi.

Mon seul talent ici a été d’avoir choisi les bonnes personnes et d’avoir eu la pudeur de couper aux moments où ça allait trop loin. Cela ne m’intéressait pas qu’ils parlent de leurs crimes.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Milaine Larroze Argüello.

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