Journal du réel #9: Coming Attractions, Peter Tscherkassky

Coming Attractions
Peter Tscherkassky

Compétition internationale Courts métrages, Autriche, 24′

Qu’est-ce qui vous a amené à faire des films ? Si c’est ainsi que vous vous définissez, comment êtes-vous devenu cinéaste ?

Je suis « accro » au cinéma depuis l’enfance. Quand je dis « enfance », je pense aux alentours de mes huit ans. A ce moment là, je commençais à aller au cinéma. Je viens d’un petit village, à la campagne et il y avait un cinéma très près de chez nous où j’avais le droit d’aller sans l’accord de mes parents. Au départ, j’aimais les westerns. Bref, cet amour pour le cinéma m’est resté, mais je n’aurai jamais voulu, ou pu, me considérer comme un réalisateur. Diriger une grosse équipe, être responsable de beaucoup d’argent, le tout associé à la réalisation de films commerciaux, ce n’est tout simplement pas dans mon ADN.

En 1977, à l’âge de dix-neuf ans, alors que je venais de  commencer mes études à Vienne, j’ai assisté à un séminaire d’une semaine animé par le professeur Adams Sitney. A l’époque, j’ignorais que Sitney était le plus important historien du cinéma d’avant-garde américain, et j’ignorais tout aussi d’ailleurs de l’avant-garde. J’ai assisté à ce séminaire par pur hasard. Mon intérêt pour le cinéma m’a amené à l’Austrian Film Museum, et c’est là-bas que j’ai reçu une grosse décharge : Stan Brakhage, Michael Snow, Peter Kubelka, Fernand Léger, Man Ray, et vous connaissez la suite ! J’étais complètement dépassé et soudainement, je savais que je pouvais faire des films tout seul, comme une forme d’art pur.

Peu de temps après, j’ai quitté Vienne pour Berlin, où j’ai passé les cinq années suivantes. A Berlin, presque tout le monde se baladait avec sa caméra super 8 dans la main, c’était de la folie. J’ai intégré ce milieu. Et tout a commencé là, en 1979, pour être précis.

Votre film est fait à partir de found footage[1]. Comment avez-vous trouvé ce matériau et pourquoi avez-vous décidé d’en faire un film ?

J’ai commencé à travailler avec le found footage en 1983, dans mon premier film Freeze Frame, qui comprend des séquences refilmées d’un film hollywoodien du cinéma des premiers temps. Mon premier film de « pur » found footage est Manufacture en 1985 – par ailleurs le premier film que j’ai fait en chambre noir, en appliquant ma technique de copie par contact, et qui est lui aussi fait à partir de films publicitaires.

En 1996, commençant avec Happy-End, j’ai complètement abandonné la caméra et basculé au found footage. Depuis 1997, j’ai fait tous mes films en chambre noire, y compris le dernier, Coming Attractions. Il est fait à partir de rushes de films publicitaires. Je n’utilise pas le spot final, comme c’était le cas pour Manufacture, mais l’intégralité du tournage d’un unique mouvement, de gestes infimes, effectués par des modèles, répétés encore et encore. Les réalisateurs de spots publicitaires laissent tourner pour n’utiliser souvent que deux secondes, moi j’utilise justement ce qu’ils jettent.

Comment faites-vous vos films ? Quel procédé utilisez-vous et pourquoi choisissez-vous celui-ci plutôt qu’un autre ?

La méthode que j’utilise peut s’expliquer ainsi : une bande de pellicule vierge, large de 15 centimètres et longue de 100 centimètres, est fixée à un support. Cette bande contient cinquante images, ce qui revient à deux secondes lorsqu’elle est projetée. J’empile alors une bande de found footage sur la bande vierge et la copie manuellement. Pour cette copie manuelle, j’utilise différentes sources lumineuses : assez souvent les lampes de poches classiques, en plus de la lumière « normale » de l’agrandisseur. Parfois j’utilise un faisceau laser pour ne copier qu’une partie d’un photogramme. Le geste d’exposer de la pellicule vierge devient alors une réminiscence de la peinture car je guide le laser à la main, comme on le ferait avec un pinceau.

Après avoir exposé ces cinquante images, je renouvelle le procédé, exposant ainsi la même bande de film à d’autres éléments de found footage. De cette façon, je peux associer des séquences disparates les unes aux autres et faire des collages optiques. Certaines parties de Coming Attractions ont jusqu’à quatre couches d’exposition venant de différentes sources, superposées les unes aux autres ou placées côte à côte. Exposer un mètre de pellicule avec plusieurs couches de cette façon, une image à la fois, prend habituellement entre 45 et 70 minutes. Quand cette étape est terminée, le film est développé à la main et je vérifie le résultat à la table lumineuse.

Ce procédé extrêmement manuel laisse des traces et s’inscrit dans les images. Autrement dit, le film lui-même témoigne de sa production manuelle. C’est ma réaction très personnelle à la disparition progressive des techniques cinématographiques classiques, à la perte de la pellicule, à son remplacement par les images générées numériquement par ordinateur. On peut dire que je vois mes films comme un adieu personnel au cinéma analogique.

Coming attractions est sélectionné pour le festival Cinéma du Réel. A quel niveau pensez-vous que votre film se connecte à la réalité ?

Ce qu’on appelle « réalité » est un système de signes. On ne peut percevoir que ce qui est déjà codé d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas qu’on ne comprend pas ce qui n’est pas codé, on ne le voit simplement pas. En ce sens, je considère les films préexistants comme une forme de « réalité de second degré » comprenant des couches de codes supplémentaires. Alors la différence entre deux systèmes (la « réalité » et le film) n’était pas aussi grande qu’elle semble l’être, c’est juste un différent degré de codage.

J’essaie de proposer une interprétation différente, une approche différente de ce que peut être le décodage. Pour ce qui est de Coming Attractions, je vous propose de visiter mon site http://www.tscherkassky.at – où vous trouverez un texte en anglais présentant le film et mes intentions.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Stéphane Gérard.


[1] Littéralement « métrage trouvé » : désigne la récupération de pellicules impressionnées dans le but d’enregistrer un autre film.