Journal du réel #8: entretien avec Jürgen Ellinghaus, La croix et la bannière

La Croix et la Bannière
Jürgen Ellinghaus

Contrechamp français, France/Allemagne, 54′
Aujourd’hui, 18h45, C1 + débat Petit forum / Samedi 2 avril, 16h30, PS

Quel a été votre parcours avant de faire ce film ?

La Croix et la Bannière est une autoproduction initiée avec le cinéaste Hans-Erich Viet (Made in Deutschland, 2009). C’est mon deuxième film. Le premier s’appelait La lettre scellée du soldat Doblin (2006). C’est la biographie d’un mathématicien, qui est aussi le fils de l’écrivain allemand Alfred Döblin, l’auteur de Berlin Alexanderplatz. Auparavant, j’avais travaillé pour une chaine câblée spécialisée dans le documentaire pendant près de sept ans. J’ai aussi fait de la radio pendant douze ans, en tant qu’auteur de documentaires et pour des émissions journalistiques. J’ai découvert le cinéma documentaire en faisant des reportages radiophoniques sur des festivals : Lussas, mais aussi le Festival du Réel. J’ai vu qu’il y avait là une grande liberté d’expression qui commençait à se rétrécir dans les radios à cause du manque de moyens.

Comment avez-vous eu connaissance des Fêtes des tireurs (Schützenfeste) et qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire un film ?

La ville où j’ai tourné est ma ville natale, je me souvenais des fêtes locales, j’ai grandi dedans… Par contre, la Fête confédérale m’était complètement inconnue. J’ai été très surpris de découvrir que ça se préparait pendant des années ! Je me suis demandé comment une petite ville de 6 500 habitants allait s’en sortir. Mais certains étaient très motivés et faisaient des réunions tous les mois. J’ai vu le schéma de déroulement et tout était réglé de façon précise et très hiérarchisée. J’ai découvert qu’il y avait aussi une présence massive de l’Eglise catholique, ça m’a drôlement surpris. J’ai appris que ces festivités locales sont retransmises à la télévision, mais qu’elles sont quasiment absentes du cinéma documentaire, la fête confédérale encore plus. Il y avait là quelque chose à creuser.

En Allemagne, ces fêtes locales sont très populaires. Elles se déroulent tous les ans ou tous les deux ans et des millions de gens les fréquentent. C’est le point culminant de la vie sociale des villes et villages. J’étais fasciné par la proximité du profane et du sacré, du sérieux et du laisser-aller, de l’enthousiasme et de la rigueur, de l’ordre et de la décomposition… Il y a plein de contradictions. C’est aussi lié à une histoire allemande et européenne lointaine : je me suis dit qu’il fallait l’explorer. On l’a fait avec nos moyens et dans la mesure du possible.

Comment vous êtes-vous organisés dans le travail ? Aviez-vous une équipe ?

Il nous a fallu deux équipes, car le film est coupé en deux parties : l’une tournée en 2007, l’autre en 2008. Le lieu est le même, mais les événements sont différents. J’avais des équipes très réduites, car le film n’a pas de budget. Il n’y a que beaucoup de bonne volonté et de savoir faire. J’ai travaillé avec des gens de confiance, des professionnels qui avaient dix ou vingt années d’expérience.

La particularité de ces tournages, c’est que les lieux sont éclatés. Comme nous n’avons pas pu faire beaucoup de repérages, « j’orbitais» toujours autour de l’équipe. Pour la première partie, je connaissais très bien le déroulement de ce qu’on voulait filmer. Mais pour la deuxième partie, c’était plus compliqué : on a travaillé au milieu de dizaines de milliers de personnes, la circulation en voiture était interdite, on avait du mal à se déplacer et il fallait vraiment être au bon endroit au bon moment. Malheureusement, ça n’a pas toujours été possible, et j’ai dû acheter trente secondes d’extraits d’un autre film, parce qu’on ne pouvait pas être là pour filmer l’un des moments-clés : la scène de la bénédiction des insignes, sur l’autel, pendant la grande messe du dimanche matin. C’était là un des éléments déclencheurs du projet.

Est-ce que la découverte de la fête confédérale a modifié votre regard sur la fête locale que vous connaissiez déjà ?

Il y a une continuité dont je ne me rendais pas compte. La fête locale dure juste un long weekend et il y a, le dimanche matin, un service unique avec un pasteur protestant et un curé catholique – et ce n’est pas très fréquenté. On y va pour passer un bon moment, participer au concours de tir, boire – la bière coule à flots. Après, c’est un autre niveau, toute cette organisation, la Confédération (dont j’ignorais jusqu’à l’existence) arrive avec cette espèce de récupération ecclésiastique qui m’a vraiment surpris. Je ne savais pas qu’il y avait une puissante organisation qui est même reconnue par l’Eglise catholique et qui tient les rênes.

Comment vous êtes-vous présenté auprès de l’organisation et comment vous êtes vous positionné par rapport aux gens que vous interviewez ?

J’étais en contact avec les organisateurs de la ville quelques mois avant le tournage. J’avais participé à des réunions de préparation. Il y avait un premier projet qui n’a pas pu se faire pour des raisons économiques, qui était une observation sur deux ans : « une petite ville se prépare à un grand événement ». Je crois que ce projet-ci est nettement plus intéressant. Ce qui m’importe, c’est de montrer la continuité culturelle et religieuse entre les deux Fêtes, les rapports entre l’Église et l’État, l’aristocratie qui surgit.

Pour la deuxième partie, on a obtenu des accréditations par le canal des mêmes personnes. Mais il y avait des choses que j’ignorais, pour lesquelles nous avons été pris de court : pour des raisons de sécurité, les accès au grand stand de tir étaient très limités. On nous a dit la veille qu’on ne pouvait pas y aller et que c’est le maître confédéral des tireurs qui décidait. Je suis allé le voir, je lui ai expliqué le projet, et finalement, nous avons pu tourner ce que nous voulions – j’ignorais qu’il y aurait une prière avant, avec cette explication de texte sur Saint Sébastien – nous en étions ravis !

L’interview avec le Grand Maître, c’était un peu « à l’arrachée », parce qu’ils ont un programme très dense, on a dû la faire à la dernière minute. C’était assez précaire, mais là aussi, j’étais content du résultat. On a même pu cadrer comme je le souhaitais. Entre les deux parties, il y a un changement de protagonistes : dans la première, ce sont les locaux, dans la seconde, les locaux sont des figurants. Ce sont eux – le Grand Maître et l’évêque – qui ont la parole : il était clair qu’ils étaient bel et bien devenus les protagonistes de notre film.

Propos recueillis par Stéphane Gérard.