Journal du réel #8: entretien avec Ariane Astrid Atodji, Koundi et le jeudi national

Koundi et le jeudi national
Ariane Astrid Atodji

Compétition internationale Premiers films, Cameroun, 86′
Aujourd’hui, 12h15, C1 + débat Petit forum / Samedi 2 avril, 13h30, C2

Pourquoi avoir choisi de réaliser votre premier documentaire sur Koundi?

Je me trouvais en repérage pour un autre film, un court métrage que je voulais réaliser, et je suis tombée sur ce village, tout à fait par hasard. Leur accueil, la façon dont j’ai vu les gens se comporter, la vie de communauté que j’ai trouvée là-bas, m’ont vraiment beaucoup marquée et j’ai eu envie de faire quelque chose sur ce village. Je voulais montrer aux gens ce que Koundi pouvait faire.

Les habitants ont-ils accepté facilement que vous les filmiez?

Au début, ça n’a pas été évident. Lors de ma période de repérage, environ deux mois avant le tournage, je suis allée voir le chef du village et je lui ai expliqué les raisons pour lesquelles je m’intéressais à Koundi. Il m’a dit que ça ne dépendait pas de lui et qu’il faudrait organiser une réunion avec tous les habitants et que je leur explique mon projet.

Certains ont d’abord ont été réticents. Ils disaient que lorsqu’ils allaient évoquer tel ou tel sujet, il faudrait interrompre le tournage. Je leur ai dit que je n’étais pas d’accord, que je n’étais pas là pour ça et qu’il y avait quelque chose que je souhaitais montrer : c’est la vie de communauté à Koundi. Ils ont finalement accepté.

Lorsque je suis revenue pour le tournage, je me suis  trouvée confrontée à de nouvelles difficultés. Des habitants pensaient: « Oh, non, c’est une affaire de gros sous ». Quelques-uns ont essayé de me mettre des bâtons dans les roues : en me faisant attendre, en revenant sur leur décision, en me faisant du chantage. Le chef du village était de tout cœur avec moi et ceux qui ont accepté de participer se sont vraiment impliqués. De toute façon, il y a toujours et partout des gens prêts à dire non, lorsque d’autres sont prêts à dire oui. La majorité des habitants étaient en faveur de mon projet; le film a donc pu se réaliser.

Combien de temps a duré le tournage du film et dans quelles conditions l’avez-vous réalisé?

Le tournage a duré trois semaines seulement. J’avais à mes côtés une équipe technique. Isabelle Casez s’occupait de la caméra, Sebastian Kleinloh du son, tous deux européens. J’avais également un assistant à la réalisation, camerounais comme moi. J’avais rencontré Isabelle lors d’un atelier qu’elle avait animé antérieurement et elle était à ce moment là mon mentor. On m’a proposé de travailler avec elle sur ce premier film. Je me suis dis que c’était une opportunité à saisir. Je pense avoir été entourée d’une bonne équipe, animée par une bonne entente.

Comment s’est déroulée l’étape de la postproduction?

Je me suis rendue à Berlin pour effectuer le montage. Cette étape a duré trois mois environ. Le travail complet de postproduction, incluant étalonnage et mixage, aura duré à peu près un an.

Qu’avez-vous souhaité nous donner à voir en réalisant ce documentaire, en allant plus loin encore que l’instauration de ce « jeudi national » ?

Je voulais montrer l’Afrique sous son autre jour, une Afrique qui vit différemment, dans laquelle les gens ne parlent pas de guerre et se plaisent là où ils se trouvent, une Afrique dans laquelle les gens s’unissent dans le but d’atteindre un objectif. Je voulais montrer cet esprit de communauté là, cette volonté de vouloir entreprendre tous ensemble : les vieux, les jeunes, les femmes, les hommes. C’est un aspect qui m’a beaucoup touchée.

Il s’agit ici de gens qui n’ont pas de gros soucis. Ils ont chacun leurs préoccupations bien sûr, mais ils éprouvent une certaine joie de vivre, si je compare Koundi à d’autres villages, le mien par exemple. Chez moi la vie ne ressemble pas du tout à celle-ci.

Koundi nous est présenté notamment à travers le fonctionnement de certaines de ses institutions et pratiques : l’école, la justice, les rites religieux, les pratiques médicinales…

La vie à Koundi allie modernité et tradition. Concernant l’école par exemple, le maître encourage ses élèves à poursuivre leur éducation et insiste sur le fait que les études sont importantes. Mais je me suis vite rendue compte que l’école n’intéressait pas beaucoup les enfants, car ces derniers avaient la possibilité de commencer à travailler tôt et ainsi de gagner de l’argent. C’est essentiellement pour cela que les  classes ont très peu d’élèves. Ailleurs, pourtant, certains enfants donneraient tout ce qu’ils ont pour bénéficier d’une éducation. À Koundi, ils ont la possibilité d’apprendre, mais ils ne la saisissent pas et la négligent.

Par ailleurs, l’infirmière qui vient visiter le village afin d’ouvrir un cabinet médical souhaite travailler en collaboration avec les accoucheuses traditionnelles du village.

Je souhaitais montrer la vie entre ces personnes parfois très différentes mais qui se complètent. Les habitants de Koundi parviennent à vivre ensemble malgré leurs différences, on peut dire ça comme ça.

Quel est ce contrat d’exploitation du bois ou de la forêt communautaire qui est évoqué ici et qui paraît menacé?

Il s’agit du contrat qui lie le village à l’Etat. L’Etat octroie une licence d’exploitation de la forêt au village, avec une durée limitée. Dès lors que cette durée arrive à terme, la licence peut être renouvelée ou non. Dans le cas où elle ne le serait pas, Koundi s’organise afin de trouver un autre moyen. Les habitants essaient de multiplier leurs chances en diversifiant leurs activités. Notamment en créant cette cacaoyère communautaire par eux-mêmes, indépendamment de l’Etat. Elle constituera une autre source de revenus.

Le rapport entre hommes et femmes est intéressant. D’un côté les hommes paraissent considérer les femmes comme subalternes, de l’autre, ces dernières affirment leur caractère et bénéficient d’un certain respect de la part des hommes.

Oui, c’est vrai. La société de Koundi reste une société traditionaliste. Il ne faut donc pas perdre de vue que pour les hommes, la femme reste la femme, avec tous les rôles traditionnels qui lui sont attribués.

Cependant, lors de mes entretiens avec les hommes du village, ils m’ont confié qu’ils ne pouvaient rien faire sans les femmes. Elles sont donc en partie leur pilier. Elles sont importantes, elles sont là pour leur donner de bons conseils, pour les remettre sur le droit chemin.

Propos recueillis par Milaine Larroze Argüello.