Journal du réel #8: entretien avec Laila Pakalnina, Pa Rubika Celu

Pa Rubika Celu
Laila Pakalnina

Compétition internationale Courts métrages, Lettonie, 30′
Aujourd’hui, /18h45, C1 + débat Petit forum / Samedi 2 avril, 16h30, PS

Quelle est votre expérience de cinéaste et qu’est-ce qui vous a amené à faire ce film ?

Ma vie de cinéaste est très simple – les films viennent à moi et prient pour être réalisés. Le seul problème, c’est qu’on ne sait jamais ni quand, ni comment ils vont apparaître. Normalement, ils apparaissent à la vitesse de la lumière. Mais Pa Rubika Celu (On Rubiks’ Road) a pris entre huit et neuf ans. C’est le temps que j’ai passé chaque jour à faire du vélo et à courir sur cette piste cyclable. Alors une idée m’est venue et évidemment, c’était un film !

On sent que le film est un long projet. Comment vous êtes vous organisée pour le tournage avec le reste de l’équipe ? Par exemple, comment décidiez-vous des angles de caméra ?

Je peux parler d’un long projet en termes de préparation. J’avais parcouru cette route tant de fois que je connaissais non seulement chaque virage, mais aussi chaque creux, chaque pierre. La seule chose que je ne connaissais pas, c’est ce qui allait se produire. Et c’est une bonne raison pour faire un film. L’imprévu est un bon point de départ pour un film documentaire.

Pour ce qui est de notre façon de travailler, on composait une image, on la cadrait et on attendait. Cadrer et attendre était notre seule méthode de tournage. Et bien sur, pendant tout le tournage, notre matériel et nous étions sur des vélos. Pas par choix mais parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen de se déplacer dans cette zone. Les voitures que l’on voit dans le film se sont introduites illégalement, elles sont interdites sur cette route. C’est pourquoi nous ne sommes pas simplement des observateurs, mais aussi partie prenante de la vie de cette piste.

A propos de la route elle-même, quelle est sa longueur ? Où va-t-elle ? Quels endroits traverse-t-elle ?

La route elle-même fait quinze kilomètres. Elle part de la limite de Riga et va de la ville à la mer. Sur le parcours, elle est plusieurs fois parallèle aux rails de chemin de fer et longe des gares. Mais pour moi, l’aspect le plus intéressant est de ressentir que les gens ici ne se déplacent pas vraiment d’un point à un autre. Ils sont simplement en mouvement. Sans but. Car, vraiment, cette route est empruntée pour simplement courir, se promener ou faire du vélo. Tout comme moi – j’y cours tous les jours mais je l’emprunte peu pour me rendre quelque part – à la mer, par exemple. Pour ce film, peu m’importe où elle va : nulle part et partout.

Tout au long au long du film, on voit des personnes en mouvement à l’exception de quelques plans. Pourquoi ces plans étaient-ils importants ?

Je n’ai pas voulu faire ce film à partir d’une histoire, mais à partir d’un rythme. Pour moi, ce n’est pas quelque chose de formel. Il ne peut simplement pas y avoir de mouvement sans immobilité et vice versa.

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’histoire politique de cette route et de son nom ? Pourquoi avez-vous décidé d’en faire un film ?

Il s’agit d’une piste cyclable construite en 1980 aux alentours de Riga, la première de la sorte et, pendant longtemps, la seule de Lettonie. La culture du cyclisme et ses infrastructures est très récente. Elle fut surnommée de façon non officielle d’après Alfred Rubiks, un fonctionnaire soviétique, qui deviendra plus tard le leader du Parti Communiste Letton. Au début des années 1990, quand la Lettonie soviétique luttait pacifiquement pour son indépendance, Rubiks était parmi défenseurs les plus déterminés de l’ancien régime.

La Lettonie est devenue indépendante, l’ancienne époque soviétique révolue et pendant vingt ans, cette piste cyclable a été peut-être la seule chose à nous rappeler Rubiks.

C’est en parcourant cette route à pied et à vélo que j’ai compris que je voulais en faire un film, particulièrement parce que c’était l’année des élections au Parlement Européen et que le nom de Rubiks était apparu sur la liste des candidats. C’était pour le moins un paradoxe. Et pendant le tournage, Rubiks – qui était contre l’indépendance de la Lettonie et en faveur d’un régime communiste, fut élu au Parlement Européen pour représenter la Lettonie indépendante. Tout cela n’était pas tant à propos de Rubiks lui-même, mais surtout à propos des gens qui l’ont élu. Qui sait : peut-être que certains d’entre eux étaient sur la piste cyclable pendant que nous filmions ?

Mais bien sûr, il n’est pas nécessaire de savoir tout ça pour regarder le film. Il n’en existe pas de mauvaise perception, parce que je crois que le cinéma se ressent plus qu’il ne se comprend. J’espère que mon film comporte différents niveaux de lecture.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Stéphane Gérard.