Journal du réel #7: entretien avec Michele Pennetta, I Cani Abbaiano

I Cani Abbaiano
Michele Pennetta

Compétition internationale Courts métrages, Suisse, 20′
Aujourd’hui, 20h30, C1 + débat salle / Jeudi 31 mars, 15h45, PS + débat salle
Samedi 2 avril, 12h15, C1

Comment se positionne I Cani Abbaiano au sein de votre parcours?

Il s’agit de mon quatrième court métrage et c’est un travail de fin d’études. Mon budget était donc restreint, d’où le choix d’une version courte. J’avais jusqu’ici davantage une expérience relevant de la fiction. C’est durant mes études cinématographiques à Lausanne, que j’ai commencé à approcher le genre documentaire. Mais je n’avais pas vraiment de connaissances, ni de bases, cela s’est fait de façon plutôt autodidacte.

Mon parcours dans le cinéma m’a apporté quelque chose de précieux en développant ma propre sensibilité, tout en me permettant de réaliser I Cani abbaiano. Cela m’a donné envie de poursuivre. Mon prochain projet est un documentaire long métrage.

Pourquoi avoir nommé votre film I Cani Abbaiano (Les chiens aboient)?

C’est le début du proverbe « Les chiens aboient et la caravane passe». Cela signifie que même s’il arrive une catastrophe, la vie, d’une certaine manière, continue. Les chiens de mon film aboient, mais personne ne semble les écouter.

Combien de temps a duré le tournage et dans quelles conditions l’avez-vous réalisé?

Comme le budget du film, le temps de réalisation fut également assez limité. J’ai tourné en deux semaines et demie, sans aucune équipe, seul, avec comme matériel une caméra Sony Z1 ainsi qu’un enregistreur digital, auquel j’avais branché un microphone XLR. On peut dire que c’est de la réalisation « low cost ».

Avez-vous une façon particulière de travailler lors de la réalisation de vos projets?

Je travaille toujours de la même façon. Je suis toujours tout seul avec ma caméra. J’aime bien prendre contact avec les gens et passer du temps avec eux. Par contre, je n’aime pas trop pratiquer l’interview classique, poser des questions. Ici, j’ai souhaité privilégier les bruits ambiants et ceux liés aux activités de Felice et Roberto. J’ai préféré leur accorder une place plus importante qu’aux dialogues et à la parole. Je pense qu’il n’y a pas besoin de beaucoup en dire. Ce n’était pas vraiment important d’entendre les gens dire: «C’est une catastrophe, je n’ai plus rien». On sent la présence de la caméra, je suis là, elle est là, les gens interagissent avec elle. Je pense que c’est beaucoup plus percutant de montrer leur situation de cette manière là. Le point de vue de la caméra est celui d’un témoin. Ecouter, regarder, sans juger.

Comment avez-vous procédé pour approcher les deux protagonistes?

Ce n’est qu’après deux semaines que je suis parvenu à me faire accepter. J’ai beaucoup plus discuté avec Roberto (l’homme brun portant une casquette) que Felice. J’ai passé beaucoup de temps avec lui, il s’est confié plus rapidement. Il me laissait filmer, en me disant: «Fais ce que tu as à faire». Nous sommes devenus des amis, mais je n’ai pas tout exploité de ce qu’il m’a raconté. Je souhaitais me concentrer davantage sur ces deux fantômes dans ce village déserté.

Depuis le tremblement de terre, personne n’avais réussi à pénétrer dans la maison de Felice, complètement en ruine. Ses chiens montent la garde et ne permettent à personne d’y entrer. Ils ont marqué leur territoire.

Le début a été assez difficile, je n’ai réellement pu filmer que les cinq derniers jours, le film s’est fait dans ce laps de temps.

Vous abordez la question du tremblement de terre survenu à Aquile en avril 2009 sous un nouvel angle. Pourquoi se concentrer uniquement sur ces deux hommes non identifiés et non également sur les autres sinistrés?

Lorsque le tremblement a eu lieu, j’habitais en Suisse. Et le problème en Italie, comme beaucoup le savent, est que l’on ne peut pas se fier à l’information véhiculée par la presse. Elle est très contrôlée et beaucoup de choses sont censurées, surtout après une catastrophe comme celle-ci. Il est préférable de ne pas trop en parler, ne pas trop en montrer à la population. Même mes proches vivant en Italie étaient incapables de me raconter ce qui s’était concrètement passé. En lisant des journaux, je me suis dit que j’irais bien voir ce qui s’était passé. Je me suis rendu sur les lieux à la fin du mois d’avril 2009, et c’était une situation chaotique. La ville était interdite d’entrée par la police et les gendarmes. Je suis resté une semaine. Des camps avec des gens installés dans des tentes s’étaient formés, puisque presque toutes les habitations avaient été détruites.

J’ai filmé quelques activités, mais il s’agissait plutôt d’un travail préparatoire, de repérage. Ces séquences n’apparaissent pas dans I Cani Abbaiano. J’y suis retourné six mois plus tard. La situation avait évolué, il n’y avait pratiquement plus de tentes et des nouveaux bâtiments antisismiques avaient été construits juste en face des villages détruits. C’est à ce moment là que j’ai rencontré les deux personnages du film. Je suis allé à leur rencontre. Je me disais qu’il y avait certainement des personnes qui n’avaient pas voulu quitter leur domicile. J’ai fait le tour des petits villages. Celui du film est classé «zone rouge», c’est à dire qu’il faut en abattre toutes les bâtisses afin de le reconstruire à nouveau. Seuls Roberto et Felice y habitent encore. Le village est déserté, vide.

Je n’ai pas voulu communiquer leur nom parce que je pense que d’autres connaissent et vivent leur situation. Le film développe l’idée qu’ils se retrouvent sans nom car cette catastrophe les en a dépourvus. Ils n’ont plus rien. Tout leur a été enlevé : la vie qu’ils menaient, ce qu’ils avaient construit, ce à quoi ils étaient attachés. Toutes ces choses définissent l’identité.

Ce n’est pas un film sur le tremblement de terre, mais plutôt un film sur deux personnes « tremblées » à l’intérieur. Tout le monde a vu les images du séïsme, cela ne m’intéressait pas d’aborder le sujet sous cet angle. Il s’agit plutôt d’un film sur la vie après cette catastrophe et les conséquences pour les personnes. Felice et Roberto ont été les seuls à refuser de quitter leur habitat. Même un an après le séisme, ils restent près de leur maison. Ils ont fait le même choix, mais le vivent de manière différente. L’un paraît avoir tourné la page, l’autre continue à en subir profondément le contrecoup.

Propos recueillis par Milaine Larroze-Argüello.