Journal du réel #7: entretien avec Marie Dumora, La Place

La Place
Marie Dumora

Contrechamp français, France, 100′
Aujourd’hui, 18h30, C1 + débat Petit forum / Vendredi 1er avril, 14h15, PS + débat salle
Samedi 2 avril, 10h30, CWB

Comment est né le projet du film ?

Comme pour chaque film : il est né du précédent. Pendant le tournage de Je voudrais aimer personne, le film partait dans une direction très rude, sombre. Puis la jeune héroïne a rencontré un garçon solaire, gitan, très lumineux, lors d’une scène à la fête foraine qui parlait de l’endroit où il vivait qu’il appelait « La place ». J’ai eu envie de retrouver ce garçon, son univers qui sonnait  mystérieusement pour moi et faisait écho aussi. Le rendez-vous était tacitement pris pour le prochain film.

Pouvez-vous me parler de votre film ?

Ce n’est pas forcément à moi d’en parler. La Place est le film d’un hommage et d’une rencontre avec une communauté. J’avais envie de raconter une sorte de paradis perdu, hors du monde, en marge et où cependant « ça marche ».

Comment êtes-vous entrée en contact avec cette communauté ? A travers ce garçon ?

C’était sans doute inhabituel pour eux, parce que c’est un endroit en dehors du monde. On ne rentre pas comme ça. Ils se protègent beaucoup de nous, des «gadjés», qui peuvent parfois être source d’ennuis. Un peu comme nous nous protégeons d’eux d’ailleurs. J’ai essayé d’être au plus près de mes raisons intimes de devoir tourner et puis  j’ai eu la chance de rencontrer Ramuntcho -un des personnages- qui tient un peu cette Place et qui a pris le risque de me faire confiance. Et puis d’autres.

Et ensuite, quelle a été votre façon de travailler durant le tournage ?

Comme toujours, c’est moi qui filme et je travaille avec une ingénieure du son, Aline Huber, d’une grande acuité. Nous sommes parties toutes les deux et nous avons tourné sur plusieurs périodes.

Le son a une grande importance dans La Place, comment l’avez-vous travaillé ?

C’était le travail d’Aline qui a vraiment essayé de percevoir la partition sonore du lieu, très musicale : le vent, le train, les jeux des enfants, les hélicoptères. Tout ça s’imbrique et forme une partition forte, parce que c’est un lieu extrêmement organique, quelque chose que nous, dans les pierres de nos villes,  avons perdus depuis longtemps.  C’est de ça qu’est fait le lieu, c’est ce que j’ai vu en lui et ce que j’ai filmé. J’ai eu la chance pour ce film de  travailler avec quelqu’un d’extrêmement attentif.

On n’apprend qu’à la fin que le lieu va disparaître. Pourquoi ce choix ?

Très vite, quand je suis arrivée là-bas, la question de la fin de ce mode de vie (semi-nomade, s’il faut le qualifier) s’est posée. J’aurais pu faire un film complètement différent sur la chronique d’une mort annoncée, plus journalistique, mais je trouvais dommage d’aller dans cette communauté manouche pour finalement nous filmer nous, encore, nos émissaires, nos manières de faire. Nous en avons débattu avec Estelle, la productrice. Il ne semblait pas intéressant de faire ce film-là. Certes le bonheur ne se raconte pas, mais l’enjeu était là, comme une gageure de cinéma. Montrer que cela marche, de sorte que chacun puisse se faire sa propre idée « en connaissance de cause ».

Depuis quelques temps, on commence à parler des Roms. C’est tout à fait nouveau. Ici, il ne s’agit pas de la même configuration. Ce sont des gens qui vivent en France depuis longtemps et ont étés mêlés à notre histoire, souvent pour le pire : déportés, tués, puis enrôlés pendant la guerre d’Algérie  – que Ramuntcho a d’ailleurs désertée –  et ainsi de suite.

J’ai donc préféré les filmer avec leur humour, leur vitalité, leur manière d’être si solaire, leur dignité, leur élégance. Ces gens ont fait un choix, celui de leur liberté au prix fort : le dénuement pour beaucoup, pas d’eau courante, etc. Ce choix leur est de plus en plus difficile à tenir, car nous menons en Europe et ailleurs une politique de sédentarisation très forte. Un peu comme si nous savions ce qui est mieux pour les autres, comme si nous nous sentions menacés peut-être par un mode de vie que nous pensons libertaire, car il ne repose pas sur nos valeurs. Or, cette société a des règles, des codes, une culture, une foi, qui tiennent ces gens ensemble, vivants, le plus droit possible.

Propos recueillis par Manon Guichard.