Journal du réel #7: entretien avec Claire Angelini, La guerre est proche

La guerre est proche
Claire Angelini

Contrechamp français, France, 80′
Aujourd’hui, 16h30, C2 + débat salle /  Vendredi 1er avril, 16h45, C1 + débat Petit forum
Samedi 2 avril, 14h, CWB

Pourquoi vous-êtes vous intéressé au camp de Rivesaltes ?

J’ai découvert ce lieu à l’occasion d’un colloque au quai Branly, qui s’intitulait «Montrer les violences de guerres». Il était organisé par une historienne et un anthropologue : Annette Becker et Octave de Barry.

Puis une invitée, Marianne Petit, a présenté ce lieu. J’ai alors découvert le camp de Rivesaltes, qui  été un énorme camp dans le sud de la France. Il a eu une vie extrêmement longue, c’est ce qui est très frappant. Ce camp a ouvert vers 1938, on y a placé des Espagnols. Il a servi de lieu de regroupement de juifs raflés dans la zone sud et qui étaient ensuite déportés vers le nord. Des soldats allemands prisonniers y ont été placés à la fin de la guerre, puis des harkis et des populations très diverses. En 1990, on a ouvert près de cet endroit un des premiers centres de rétention de France. Il a fonctionné jusqu’en 2007.

Donc c’est un lieu qui témoigne d’une continuité dans l’enfermement de ceux qu’on appelle les «étrangers indésirables».

Pouvez-vous nous parler de l’importance du son dans votre film, et des personnes qui sont montrées, souvent de façon « partielle » (le haut du visage, des pieds, etc.), mais dont les voix sont très présentes dans le film?

J’ai  travaillé seule sur le tournage et au montage de ce film. Et c’est vrai que je considère que le son est aussi important que l’image, parce que souvent dans le cinéma, c’est l’image qui prime. Or le son transmet autant que l’image. L’image inscrit quelque chose dans un cadre, et le son est le hors-champs de ce cadre. Dans mes films, je tiens beaucoup à m’occuper du son.

En ce qui concerne les personnages, je trouvais plus important de montrer le lieu, que de montrer les personnes. Leurs discours expriment quelque chose de ce lieu. Continuer de montrer leurs visages n’avait pas beaucoup d’intérêt pour moi.

Je pense que la voix se charge d’une qualité particulière, une fois détachée du visage. Si je vous regarde, je m’attache à vous regarder, et finalement, est-ce que je n’oublie pas aussi quelque chose que vous êtes en train de me dire? Si vous n’êtes pas là, et bien j’entends le grain de votre voix, j’entends le rythme de votre voix, j’entends des tas de choses, parce que je n’ai pas votre visage.

Il y a quand même quelque chose d’extraordinaire dans la voix, et en particulier dans celle de la femme harki. Cette femme est extrêmement blessée par l’histoire. Elle a vécu son passage au camp comme absolument traumatisant. Et bien ce traumatisme est présent dans sa voix : dans son bégaiement, dans sa difficulté à s’exprimer, il y a toute son histoire qui passe.

Au début du film, on entend une chanson : j’aimerais savoir quel en est le sujet, et pourquoi vous l’avez intégrée au film?

En fait, c’est une berceuse composée par une femme qui s’appelle Ilse Weber; elle a été assassinée à Auschwitz. Elle a composé cette musique quand elle était internée à Theresienstadt. Pour moi, cette musique fait partie des petites pierres qui sont posées dans le film. Elles parlent en creux de l’absence des seuls témoins qui ne peuvent pas témoigner, parce qu’ils ont été assassinés : les juifs.  C’est la raison pour laquelle j’ai pris cette chanson et parce que, justement, il est question d’un enfant et du fait que le monde ne s’intéresse pas au sort de cet enfant, comme le monde ne s’est pas intéressé au sort des enfants juifs internés, au sort des enfants harkis…

En parlant de cette berceuse, vous me faites penser à l’Espagnol qui évoque cet enfant mangé par les rats, mais aussi au texte lu par un enfant dans le film…

Oui, il y a ce fil rouge de l’enfant : il y a ce bébé qui n’a pas survécu, parce qu’il avait été mordu par les rats, et ce bébé dont le spectateur suppose qu’il est peut être celui de cette Harkie ; mais elle parle aussi d’elle-même lorsqu’elle était bébé… La lecture du texte rejoint absolument cette thématique et le fait que c’est encore une petite pierre qui parle de l’absence. C’est un extrait du Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo. Et pour moi, c’est une évocation du trou noir de la mort, puisque le condamné parle et imagine comment ce sera après sa mort. C’est un paradoxe de faire lire ce texte là à un enfant, mais je trouvais ça important.

Avez-vous écrit le texte que cet architecte lit dans la première partie du film ?

Oui, c’est un processus de travail où j’ai collaboré avec différents architectes, en leurs montrant une série d’images de cette ruine.  Et à partir d’entretiens avec eux,  j’ai écrit ce texte  qui est fondé sur une analyse architecturale.

L’architecture tient une place importante dans votre travail : peut-on dire que vous racontez l’histoire des hommes au travers des bâtiments ?

Je ne sais pas si on peut dire que c’est l’architecture qui est la plus importante dans l’ensemble de mon travail, mais plutôt les territoires marqués par l’histoire. Et cette histoire passe aussi par l’espace bâti. En l’occurrence, les baraques, c’est le plus bas degré de l’architecture.

Ces baraques ont été construites pour des militaires. Ce sont des bâtiments en dur et c’est aussi la raison pour laquelle ce lieu a subsisté, à l’inverse d’autres lieux qui étaient très importants dans le sud de la France, des camps d’internement effroyables, comme le camp du Vernet. Dans ces camps, les baraques étaient en bois, et les gens y sont morts à cause de la dureté des conditions de vie.

Rivesaltes est un lieu aujourd’hui en ruines. J’ai travaillé avec des architectes – Laurent Lehmann, en particulier – pour essayer de comprendre le processus de la ruine, ce qui fait qu’un espace bâti donné devient ce qu’il est dans le film, c’est-à-dire des lambeaux de quelque chose. Dans ces lambeaux, des gens ont vécu, souffert, patienté, durant des années.

Donc effectivement, il y a un déplacement de l’architecture à la question humaine, et c’est ça qui est un des cœurs du film, parce que je me suis inspirée du lieu, de sa matérialité, non des questions mémorielles. L’état de ruines s’explique aussi par l’âpreté des éléments : le vent, le soleil, la pluie, le froid, le chaud. Tous ces éléments, les gens qui ont été internés les ont subis. La violence faite à l’espace a été une violence faite aux hommes, c’est pour ça que l’architecture m’intéressait.

L’architecte dit cette phrase : « si la main de l’homme n’est pas là pour entraver le processus de destruction à l’œuvre, l’eau qui pénètre désormais facilement va attaquer le côté le plus fragile…». Pensez vous que le fait de ne pas restaurer les bâtiments est une façon d’oublier, donc de détruire la mémoire des hommes, des femmes et des enfants qui ont vécu dans ce lieu?

C’est une question qui concerne la conservation mémorielle des lieux. Par exemple, pour ce qui est de Rivesaltes, d’après ce que j’ai entendu, ils veulent maintenir en l’état les baraques. Comme dans tout lieu de mémoire, il s’agit de « ne pas restaurer », mais de « conserver ».

Il y a une citation que j’aime beaucoup, d’un monsieur qui s’appelle Nicolas Meienberg et qui dit : « l’histoire ce n’est pas une collection de dates, une accumulation de noms célèbres ». Il y a une dimension politique dans l’histoire, c’est ce qui fait notre présent et ce qui fait que nous sommes là où nous sommes et comment nous sommes.

Propos recueillis par Linda Ngita.