Journal du réel #6: entretien avec Lee Anne Schmitt, The Last Buffalo Hunt

The Last Buffalo Hunt
Lee Anne Schmitt

Compétition internationale, Etats-Unis, 76′
Aujourd’hui, 20h45, PS + débat salle / Vendredi 1er avril, 14h45, C1 + débat Petit forum
Samedi 2 avril, 11h30, C2

Dans The Last Buffalo Hunt, les cowboys ont l’air très à l’aise avec l’équipe de tournage. Avez-vous passé beaucoup de temps avec eux avant de commencer à filmer ?

Oui, je les fréquentais depuis cinq ou six ans et l’équipe de tournage n’était principalement constituée que de trois personnes : moi-même, un collaborateur et une, parfois deux autres personnes. Avant de commencer à filmer, nous sommes partis rassembler du bétail avec eux pendant environ un mois, donc on les connaissait assez bien. Ça a été une approche plutôt longue.

Vous avez tourné ce film et plusieurs autres avec Lee Lynch, comment travaillez-vous ?

On a déjà tourné plusieurs courts-métrages ensemble, et le procédé de tournage est le même. Nous commençons les repérages ensemble et le projet se construit autour de cela. Mais la différence ici, c’est qu’au final j’ai monté seule la plus grande partie du film, ce qu’habituellement nous faisons à deux. Nous nous connaissons depuis très longtemps, nous avons donc une relation de travail assez fusionnelle. Les films que nous faisons séparément n’ont pas grand-chose à voir avec nos films en commun.

Pendant le tournage vous chargez-vous du cadre, ou du son ?

J’ai tourné toutes les images en 16 mm, mais pas les séquences en vidéo de la chasse. Nous tournions en même temps avec plusieurs caméras.

Est-ce que, lors du tournage, vous posiez des questions sur des sujets particuliers ou avez-vous préféré capter les conversations en cours ?

La plupart du temps nous n’interférons pas avec ce qui se passe. Nous leur parlions très souvent et peut-être que pendant le tournage nous avons cherché à revenir sur certains sujets. Mais la plupart du temps, moi en particulier, je préférais observer leur façon t’interagir entre eux, avec les clients, et dans les différentes situations.

Comment était-ce d’être une femme immergée dans un monde d’hommes ?

C’était très intéressant. J’ai effectivement remarqué que j’étais traitée différemment que si j’avais été une femme ayant grandi et vivant dans la même ville qu’eux. J’étais très respectée et ça n’a pas été un problème. Il a été intéressant aussi de voir que les choses changeaient un peu quand des femmes étaient là pour chasser, bien qu’elles viennent avec leurs maris. C’était plutôt étrange d’être considérée comme ayant un statut différent.

Le titre de votre film, en français La dernière chasse au bison, et la séquence où les chasseurs ont des difficultés à achever un bison, font penser au film de Richard Brooks, La dernière chasse (1956), où une chasse aux bisons devient la métaphore du génocide des Indiens. Etait-ce une référence consciente pendant le tournage ?

Non. C’est un film que j’admire, mais je ne le connaissais pas quand j’ai commencé le tournage. Le titre vient surtout de fait que tous les cowboys à qui nous parlions avaient cette tendance à répéter que c’étaient la dernière fois qu’ils faisaient une chasse. Et ils le répètent depuis plusieurs années. Il semble aussi que ce soit la dernière génération qui vit de cette façon-là.

Parlez-moi du « caractère américain » décrit par F. J. Turner, cité dans le film.

Pour moi, c’est ce dont parle vraiment le film : non pas tant de la chasse que du mythe du cowboy, ou de l’individu construisant sa vie dans des paysages sauvages. Dès le début, dans leurs conversations, on comprend qu’on est dans le simulacre. La plupart des gens qui campent ici ne sont pas des cowboys, mais des ouvriers de compagnies minières ou d’autres industries plus récentes. Le fait de rejouer ce mythe, depuis les icônes « Far West » qui décorent les maisons des cow-boys, jusqu’à l’illusion d’une certaine liberté, c’est quelque chose qui m’intéresse vraiment.

Le film a, pour ainsi dire, commencé avec cette citation. Une fois qu’il y a de la terre à conquérir, une frontière à repousser, la tendance est à l’avidité. C’est probablement ce qui s’est produit pour la conquête de l’Ouest. C’est ce que désigne ce « caractère américain » : l’agressivité mal contrôlée.

Vous travaillez sur des sujets et dans des lieux hantés par leur passé et par l’imagination collective. Quel aspect de la société américaine souhaiteriez-vous traiter dans un prochain film ?

Le projet sur lequel je travaille actuellement est principalement consacré à John Brown, l’abolitionniste radical des années 1800. J’ai commencé à suivre ses traces à travers les lieux dans lesquels il a vécu, comme une sorte d’exploration de la violence puritaine et de l’engagement politique radical. Je vais sûrement y travailler un ou deux ans.

Propos recueillis et traduits de l’américain par Catherine Roudé.