Journal du réel #6: entretien avec Vania Aillon, La terre tremble

La terre tremble
Vania Aillon

Compétition internationale Courts métrages, Suisse, 40′
Aujourd’hui, 18h30, PS + débat salle / Jeudi 31 mars, 16h45, C1 + débat Petit forum
Vendredi 1er avril, 17h, CWB

La terre tremble est votre premier film à la première personne ? Quelle place a-t-il dans votre trajectoire ?

La Terre Tremble est un film que j’avais depuis longtemps dans la tête, mais il y a eu auparavant plusieurs films plus courts qui ont échelonné mon parcours. Dans la plupart de mes films, je me mets en scène, comme un moyen d’accéder aux turbulences de ma tête. C’est dans l’agitation de la pensée que j’essaie de trouver une place.

L’idée de vous mettre en scène dans le film a-t-elle été évidente immédiatement ?

C’était un choix dès le début, une fois sur place, je me suis efforcée de le faire, ce n’était pas toujours évident pour moi. Et finalement, j’ai filmé très peu de moments où l’on me voit ; ils sont pratiquement tous dans le film. C’est au montage que l’écriture de la voix off m’a aidée à réaffirmer ma place.

Née en Suisse, de parents Chiliens exilés, on sent que vous êtes nostalgique d’une période politique chilienne que vous n’avez pas vécue, ou peut-être indirectement, à travers l’histoire de votre famille. S’agit-il d’un film initiatique ?

Il est vrai qu’inconsciemment, il y avait plusieurs enjeux dans la réalisation de ce film et j’ai effectivement été nostalgique de certaines luttes que je n’avais pas vécues, mais dont j’étais empreinte. Pourtant, je ne peux parler d’un film initiatique, mais plutôt d’un saut. Un saut qui me met en danger, qui m’oblige à ne pas me détourner, afin d’aller au fond de ma pensée et  faire surgir un bout de la réalité qui m’entoure.

Vous êtes allée au Venezuela pour faire ce film, mais aussi avec l’intention d’y rester et de participer à cette expérience politique…

Je suis partie pour la première fois au Venezuela pour y travailler. J’animais des ateliers d’audiovisuel destinés aux personnes qui souhaitaient participer aux télévisions communautaires. C’est à la suite de cette expérience que ce projet de film a mûri. C’est aussi par ce biais que j’ai rencontré Carmen et d’autres protagonistes du film. J’y suis retournée pour me confronter à mes fantômes, pour aller au fond de ce qui me préoccupe, comprendre ce qui me lie à cet endroit et éclaircir le fait de vouloir absolument faire ce film.

On voit tout au long du film que le doute s’installe en vous. Et les séquences choisies au montage l’expriment très bien. Avec quelles intentions êtes-vous partie et en quoi l’expérience du film vous a-t-elle fait changer d’opinion ?

Malheureusement ou heureusement, mes intentions changeaient constamment. Il y avait sans doute le désir de trouver une place où être. Mais dans cette recherche quelque chose s’effrite et je dérive, ce qui m’entraîne ailleurs, vers d’autres personnes, vers Carmen, vers mon réel. Il y a des croyances qui sont intactes, mais effectivement quelque chose a changé : la vision du collectif, le moyen d’arriver où l’on veut. Je pense aujourd’hui plus en termes de microcosme que de macrocosme.

Vous vous êtes concentrée sur les terres d’une Hacienda, une coopérative agricole et la télévision vénézuélienne, comment se sont opérés ces choix ?

En tâtonnant, il y a eu bien sûr d’autres lieux, d’autres gens, d’autres espaces… et puis il y a des moments comme l’occupation de cette hacienda que l’on ne peut prévoir. Il y avait l’envie de chercher du collectif, du commun, et d’une certaine manière, cela a guidé mes pas.

Avez-vous rencontré des réticences ?

Quand on est étranger et que l’on veut s’intéresser de près à ces lieux d’expérience du socialisme, il faut « montrer patte blanche », car la méfiance est de mise. Y avoir accès a donc été une démarche longue. Mes origines chiliennes m’ont aidée en cela.

Quand on sait que l’Amérique Latine a longtemps été dominée par les grands propriétaires terriens et que son histoire est davantage faite d’expropriations, on ne peut s’empêcher d’éprouver du plaisir en assistant à cette réappropriation des terres par ces paysans. Comment s’est terminée l’occupation de Pozo Azul ?

Nous y sommes retournés la semaine d’après, afin que les papiers de la division soient signés. Cela s’est passé dans un certain calme. Ce qu’il faut savoir, c’est que le propriétaire terrien touche une indemnité pour les terres qui lui sont rachetées par l’Etat. Dans ce cas précis, il n’exploitait plus ses terres et cette solution au final l’arrangeait plutôt bien. Pour ce qui est des paysans, je l’ignore, mais cette première étape les a poussés à s’organiser pour exploiter ces terres.

Propos recueillis par Anne-Lise Michoud.