Journal du réel# 6: entretien avec Juan Manuel Sepulveda, Extraño rumor de la tierra cuando se atraviesa un surco

Extraño rumor de la tierra cuando se atraviesa un surco
(secuencia 75, huerto de Juana Lopez, toma 01)
Juan Manuel Sepulveda

Compétition internationale Courts métrages, Mexique, 20′
Aujourd’hui, 18h30, PS + débat salle / Jeudi 31 mars, 16h45, C1 + débat Petit forum
Samedi 2 avril, 13h30, C2

Pouvez-vous nous rappeler les événements  et le contexte qui ont obligé cette communauté guatémaltèque  à se déplacer ?

Au début des années 1980, le gouvernement  et l’armée, avec l’appui militaire des Etats Unis, ont décidé que la manière la plus efficace d’éliminer la guérilla, contre laquelle ils luttaient depuis les années 1960, était d’exterminer sa base sociale : la population indigène. Cette politique d’extermination a fait plus de 250 000 morts et a obligé une partie de la population indigène à se réfugier dans les montagnes. Jusqu’aux accords de paix, signés en 1996, les réfugiés continuaient d’être persécutés ; il y avait des incursions de l’armée et des bombardements permanents. Ceux qui ont survécu, ont formé ces communautés que l’on appelle : “les communautés en résistance”. Elles se trouvent dans le nord du département  de Quiché.

Comment a eu lieu la rencontre avec cette communauté Ixil ?

J’ai rencontré cette communauté lors du tournage de mon précedent film, La frontière infinie. J’ai depuis une relation complexe avec ce peuple, dont le destin et la problématique me touchent profondément.

Il est précisé dans un carton d’introduction : «séquence 75» . S’agit-il de la séquence d’un projet de film plus vaste ?

J’ai en effet tourné cette séquence lors du tournage d’un projet de film plus ample. Après l’avoir filmé, et cela s’est confirmé au visionnage,  je savais déjà qu’elle allait devenir une oeuvre à part entière. J’ai voulu le préciser dans un carton de présentation car je crois en un cinéma “fragmentaire”, un cinéma qui part de la “déconstruction”. C’était une façon de l’affirmer. Un fragment peut avoir une existence et un potentiel à lui tout seul, sans forcément devoir appartenir à un “tout”.

On découvre, dans ce “film séquence”, que l’histoire racontée par Juana Lopez à ses enfants et indirectement à vous, est dite librement, sans que vous l’ayez initiée. On imagine que ne parlant pas l’Ixil, vous vous en rendez compte après ? Quel est votre part de mise en scène ?

Avant le tournage, nous avons organisé des réunions avec toute la communauté,  pour leur faire part de nos intentions. L’idée initiale était de faire un film qui nous redonne de l’espoir en partant de leur résistance. Il était important pour eux, comme pour nous, de le faire à un moment où leur avenir semblait très incertain. Les membres de cette communauté se sont beaucoup impliqués, au point qu’ils avaient souvent déjà pensé à la mise en scène, quand on arrivait chez eux pour filmer. Beaucoup de familles en ont profité pour transmettre leur histoire à leurs enfants, qui souvent refusent de croire à une guerre à venir. Il y a eu aussi les plus anciens qui sont venus nous dire un jour: “Mais au lieu de faire un film, pourquoi on ne fait pas plutôt une pyramide ? ” La pellicule se désagrège, pas la pierre.

Dans cette communauté ixil, très peu de personnes parlent l’espagnol. Un anthropoloque aurait appris leur langue. Moi, en tant que documentariste, j’aurais pu en devenir contreproductif. Autrefois, c’était les armées impériales et les missionaires qui établissaient un lien de domination. Maintenant ce sont, entre autre, les caméras. Pour moi, la seule manière de me rapprocher de l’autre, c’est de partir de ce qu’il me cache, c’est de conserver ce mystère, qui fait quelque part partie de son essence propre. J’ai besoin que l’autre m’échappe, qu’il soit insaisissable. Connaître l’autre, le révéler , le pénétrer, c’est au fond le dominer. Garder une certaine distance, parfois abyssale, conditionne certes la relation et peut être perçu comme du dédain, mais je le conçois comme une forme de respect.

Sur place, j’étais accompagné par un preneur de son et deux assistants traducteurs, qui enfants, ont aussi dû se réfugier dans les montagnes. Ils ont eu un rôle très important dans l’élaboration du film. Ils comprenaient que c’était important de prendre le temps de leur montrer le matériel  et de leur expliquer le dispositif. Au tout début du projet, lors d’une réunion, une femme s’est levée et nous a demandé : “C’est bien, ce projet de film, mais c’est quoi un film ?” On a compris qu’il était important de prendre le temps avant toute chose de répondre à un certain  nombre de questions fondamentales comme : qu’est-ce que le cinéma ? A quoi ça sert ? Qui va regarder ce film ? A quoi servent les micros ? Etc. Ce sont des concepts qu’il m’était difficile d’expliquer, parce que je ne connaissais pas leur cosmogonie. Et en ça, leur aide était vraiment indispensable. Les personnes filmées n’étaient alors plus des êtres passifs, mais ont su tirer profit de cet “marchine à faire des images”.

On se rend compte,  à l’image des serpents (qui ont l’air de préoccuper la fille de Juana), que la menace est encore bien présente ?

Actuellement, la zone habitée par ces communautés est riche en ressources naturelles. C’est une zone géostratégique. Ces terres sont convoitées par des multinationales qui ont un grand pouvoir politique et économique. D’autres communautés indigènes sont actuellement menacées, par une occupation silencieuse, encore invisible, mais qui tôt ou tard risque de devenir réelle. Les habitants en sont conscients, ils continueront de lutter comme ils l’ont toujours fait. Ils ne quitteront ni leurs terres, ni leurs montagnes.

Propos recueillis et traduits de l’espagnol par Anne-Lise Michoud.