Journal du réel #6: entretien avec Claudio Pazienza, Exercices de disparition

Exercices de disparition
Claudio Pazienza

Compétition internationale, Belgique/France, 50′
Aujourd’hui, 20h30, C1 + débat salle / Jeudi 31 mars, 15h45, PS + débat salle
Samedi 2 avril, 12h15, C1

Pouvez-vous nous parler des difficultés que vous avez rencontrées à faire un film sur le deuil de votre mère?

Je n’avais pas l’intention de faire un film « sur » le deuil mais un voyage plutôt facétieux autour de la disparition. Ce n’est que tard dans mon tournage que cette question du deuil a surgi. Elle s’est imposée à moi de manière énigmatique. J’ai donc accepté d’écouter ces voix intérieures, liées à la mort de ma mère. Le nouveau sujet a phagocyté l’ancien. Cela m’arrive souvent : j’attends même que le sujet initial – le prétexte – s’efface. La vraie difficulté est de garder intact le désir d’un récit quand tout semble s’effilocher.

Quelle place a ce film dans votre parcours de cinéaste ?

Je l’ignore. Je ne pourrais vraiment répondre qu’en faisant un nouveau film. Chaque fois que j’en termine un, j’ai l’impression de tourner une page. A tort.

Vous dites à votre ami Jacques « Je te suis », puis « Suis-moi ». Pouvez-vous nous parler de votre relation, de sa présence souvent silencieuse, de la place que vous avez souhaité lui donner dans votre film ?

Jacques Sojcher a été mon prof de philo. Avec lui, je m’autorise souvent mots intimes et longs silences. Sa place dans le film correspond un peu à la place qu’il occupe dans ma vie : c’est un ami, sa « joie sans raison » m’est devenue vitale, sa finesse sombre, incarnée, hilarante, est contagieuse. La découverte de son rapport à la langue, à la poésie et donc au monde, continue de nourrir l’idée d’un cinéma fait de gai savoir.
Citant Nietzsche, Jacques fait un lien entre tragédie et parodie. Si le sujet que vous abordez est grave, vous le traitez aussi sur un mode burlesque. Pouvez-vous nous parler de ce choix ?

Je ne sais pas si c’est vraiment un « choix ». Pendant un tournage, je mets mon corps à rude épreuve : je le maltraite, je le rends insomniaque. Je le dé-forme. Je préfèrerais éviter cela, mais voilà, c’est ainsi. Je l’initie désespérément à la férocité et j’abdique juste avant qu’une glissade – pour ainsi dire – ne me soit fatale. Peut-être que c’est cela d’être burlesque : être déraisonnable et pathétique pour arrêter la douleur qui suffoque.

Au début de votre film, vous dites « Plus de mots, ni de visages ». Décrire le monde, « nommer le réel », vous permet peu à peu de retrouver une parole possible, partageable, et de redessiner un visage, là où il n’y en avait plus. Pouvez-vous nous parler de votre processus de création ?

Il est imprévisible. C’est ce qui me le rend supportable. Je ne filme que rarement ce qui m’est connu à l’avance. Je fais peu de repérages, je prépare peu de questions et j’ai appris à filmer les silences. Il m’arrive de ne pas accorder aux images le même pouvoir qu’il y a une dizaine d’années, alors je filme avec mes oreilles. J’écris un bout de voix off, je tourne quelques plans, m’arrête, reprends, monte, rature, filme encore. J’accepte mes pannes. Je suis entouré de complices patients. Ce rituel – faire un film – n’a de sens que s’il permet de voir émerger une forme jusque là entrevue, soupçonnée, innommable. Tout ça est impossible à coucher sur papier à l’avance.

Vous parcourez avec Jacques le monde entier pour le « nommer », s’assurer de son existence et de la vôtre, reliés tous deux à deux micros enregistrant vos voix. Pourquoi aller si loin pour parler de quelque chose d’aussi intime ? Quel sens avait pour vous de faire un si long voyage, quelle en était la nécessité?

J’étais intrigué par des rituels liés à la mort et c’est ce qui m’a amené en Chine, en Israël, au Ghana. Mais très vite, j’ai perçu une incompatibilité entre ces matériaux et mon récit. Des voyages, je n’ai gardé que mon étonnement premier, l’incursion inopinée dans un ailleurs spatial. Dans mon esprit, cet ailleurs est aussi un ailleurs mythologique, temporel. Finalement a prévalu le souhait de mettre le verbe à l’épreuve de la géographie : nommer pour conjurer la disparition. Et le faire avec un ami.

Propos recueillis par Maïté Peltier et Anne-Lise Michoud.