Journal du réel #5: entretien avec Olga Maurina, Dom

Dom
Olga Maurina

Compétition Internationale Premiers films, Russie, 95′
Aujourd’hui, 18h30, PS + débat salle / Jeudi 31 mars, 12h15, C1

« Dom » ainsi que votre précédent film se déroulent dans une gare. Quelle en est la raison?

En Russie, les gares sont considérées comme des lieux stratégiques. Tourner sur place nécessiterait un permis spécial et l’obtenir prendrait beaucoup de temps. En général, un réalisateur fait en sorte de tourner vite et sans aucun permis, sinon vous terminez au poste de police et votre matériel est confisqué. Lors du tournage de mon premier film, qui avait lieu à proximité d’une gare, un policier m’a demandé de lui montrer mes images. Il a regardé deux fois la minute et demie que j’avais enregistrée et m’a dit que je devais tout effacer par sécurité, alors que je ne filmais même pas à l’intérieur de la gare.

Dans Dom, le lieu de tournage était également situé à l’extérieur de la station. C’est un espace proche des voies de chemins de fer désigné comme « zone d’accès limitée ». En fait, c’est une bande de terre tout près du centre de Moscou qui semble n’appartenir à personne.

C’est avec mon premier film La gare tous les mercredis – Voksal po sredam – que j’ai fait la connaissance de Vasia, un des personnages de Dom. J’accompagnais un médecin qui soigne les démunis aux abords d’une gare de Moscou. Un jour, ce dernier a été appelé chez Vasia pour une blessure suite à une rixe. J’ai alors découvert l’abri de fortune dans lequel ils vivaient à plusieurs. Je croyais que ce genre de construction n’existait que dans des villes comme Bombay. J’ai passé quelques jours avec eux dans leur tente et il était évident que cela  méritait un film.

Votre film est-il un témoignage sur la précarité ?

Il ne s’agit pas d’attirer l’attention sur le problème des sans-abris. Mon premier documentaire filmait les personnes sous un angle qui en faisait des victimes. Je n’en dirais pas autant de Dom. Ces gens ont certainement manqué de chance et n’ont pas su trouver leur place dans la Russie contemporaine. Cependant ce sont des personnes responsables. Ils ont fait des choix. Même si leur vie n’est pas heureuse, comme pour beaucoup, ils ont peur d’y apporter des changements de crainte que leur situation ne s’aggrave. Ils sont habitués à un territoire où ils savent comment se débrouiller, comme souvent pour chacun de nous. Je pense que Dom est un film qui parle non pas tant de la situation de personnes démunies, mais de l’être humain en général.

Comment s’est organisée votre relation aux personnes dans un espace aussi exigu ?

J’aimais les filmer et ils avaient envie d’être dans le film. Ils ne m’ont jamais demandé ce que je faisais. Ils avaient une présence attentive. Assez vite, ils n’ont plus fait attention à ma caméra et ne se souciaient plus de savoir si je les filmais ou si j’étais simplement à leur écoute. Ils me racontaient leurs histoires qu’ils se sont certainement répété des dizaines de fois entre eux. De mon côté, je n’ai pas cherché à diriger notre relation, elle s’est développée d’elle-même et c’est au fil du temps que j’ai compris où j’allais. Je voulais que leur environnement apparaisse à travers le va-et-vient de ceux qui gravitent autour d’eux. J’ai donné à leur vie une sensation de variété, alors qu’en hiver, ils ne quittaient pratiquement jamais leur abri.

Votre présence a-t-elle incité le groupe à entreprendre la construction d’une maison?

Pendant le tournage, je suis partie dix jours en Inde. A mon retour et à ma grande surprise, ils m’ont informée qu’ils étaient en train de construire une maison. Aucune caméra n’aurait pu les inciter à le faire. C’est leur impulsion personnelle qui en est à l’origine. J’ai su plus tard que l’idée trottait dans la tête de Misha depuis longtemps. Il avait toujours plein de projets, mais il était trop paresseux pour les mettre en œuvre.

Alors qu’au début du film les personnages apparaissent isolés par des gros plans, le chantier de la maison les réunit. Est-ce une façon de dire que l’action collective est un moyen de faire face aux difficultés ?

Les gros plans ne sont pas tant le résultat d’une idée de mise en scène que le désir d’être proche des personnes. Dans leur espace réduit et sans objectif grand angle, les deux personnages n’avaient aucune chance d’apparaître ensemble à l’image. Je n’avais donc rien d’autre à faire que de me concentrer sur les mimiques de leur visage. En revanche, lorsqu’ils sortaient dans la rue, c’était intéressant pour moi de voir comment ils se comportaient entre eux. Leurs mouvements devenaient un moyen de présenter leurs caractères et leurs rapports les uns envers les autres.

Concernant l’action collective, l’idée qu’elle pourrait aider à surmonter le chaos de la vie est tentante, mais pas pour qui a grandi en URSS. Le collectivisme nous a été imposé et bien que nous ayons eu des buts communs et ayons été un pays invincible, l’Union Soviétique s’est effondrée. Il est alors devenu clair que chacun avait son propre but et non un objectif commun. C’est vrai qu’il est plus facile de survivre en groupe. C’est pourquoi les sans-abris forment une sorte de communauté. Mais le concept de solidarité, ou l’idée d’une cause commune, leurs sont étrangers. Entreprendre une action commune n’est possible que dans un intervalle de temps très court. C’est pourquoi l’objectif de Misha de construire une maison de plusieurs chambres avec une cuisine ne sera probablement pas complètement réalisé. Malgré tout, ils auront construit une maison plus confortable que la précédente…

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Julien Oberlander.