Journal du réel #5: entretien avec Gaël Lépingle, Julien

Julien
Gaël Lépingle

Contrechamp français, France, 80′
Aujourd’hui, 16h, PS + débat salle / Samedi 2 avril, 16h30, C1

Comment est né le projet de votre film « Julien » ?

Le film s’origine dans mon désir de revenir dans cette région, vers Orléans, où j’ai grandi. A l’époque, beaucoup de mes amis habitaient la campagne, en Beauce, des petits villages. Ce sont ces images là, qui sont associées à ces amis plus qu’à mon vécu personnel, que j’ai cherché à retrouver, à remettre en scène.

Quand on m’a parlé du spectacle de son et lumières, ça a été un déclencheur, presque un prétexte pour revenir. J’avais mon idée en tête – un personnage jeune, un récit initiatique  – et j’ai tout de suite été attiré par ce qui passait dans le groupe des chevaliers, où la formulation des enjeux de transmission, de masculinité, me paraissaient explicites. Le film s’est construit à partir de là, de ces injonctions qui pèsent sur ces « petits hommes », qui vont se faire adouber par le collectif, la société.

Le film est découpé en deux parties. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

J’ai commencé par tourner tout ce qui concerne le personnage de Julien il y a quelques années. Mais ces images, ce tournage, ne me semblaient pas suffisants. D’une part, je ne voulais pas faire un portrait. D’autre part, ce matériau un peu « cinéma direct » était trop ancré, pour moi, dans un imaginaire trivial, ou pour faire vite, télévisé – même si je l’aimais en tant que tel. J’avais l’impression d’être un peu “collé” à cette histoire, comme si tout nous était donné d’emblée trop facilement : les corps, les personnages, les situations. J’ai construit alors toute l’errance de la première partie, qui est devenue le second tournage. J’avais besoin de me perdre avant de trouver Julien, et d’inventer, de mon côté, les conditions de ma propre liberté d’écriture en ne m’interdisant rien – avec le risque d’être hétéroclite ou décousu, mais cela faisait partie du jeu !

Dans le film on vous sent très proche des adolescents. Quelle relation avez-vous partagé avec eux ?

J’en ai rencontré lors de fêtes de villages, puis d’autres par l’intermédiaire de Clément, le petit frère de Julien. Je ne tenais pas à venir avec la « machine cinéma », je souhaitais vraiment faire le film avec eux. Mettre en scène leur jeunesse. J’avais des images dans la tête : les plans des mobylettes, l’arrêt de bus, une danse, une copine qu’on emmène dans les blés.

On a travaillé ensemble, l’important pour moi était de ne pas me retrouver dans une posture d’autorité, mais de leur proposer des choses. Comme nous n’avons pas eu d’ingénieur du son au moment du tournage, il est arrivé qu’ils « perchent » eux-mêmes. Parfois c’étaient leurs copines, hors champ, qui vérifiaient que le micro ne rentre pas dans le cadre, lorsque j’étais avec eux pour les entretiens. Tout cela relève de l’anecdote, mais appartient à l’économie du film qui était très fragile.

Pouvez-vous nous parler justement de votre travail sur le son ?

Le son a été en grande partie reconstruit en postproduction. Il y avait aussi un côté ludique à s’éloigner du réalisme, en bruitant des éoliennes qui ne font pas du tout ce son là ! Mais je crois que pour ce film, il s’agit surtout d’un travail sur la musique. Dès le début, je savais que j’utiliserais trois types de musique : la leur, de la techno, des vieux tubes comme le madison que l’on entend dans une de leurs soirées. Celle de Bach, qui est associée au narrateur de la première partie, au temps de l’imparfait, à une certaine nostalgie : il s’agissait  de creuser une place « à distance » pour les voir avec un regard à la fois aimant et voilé.  Et puis enfin, il y a la musique du film Cyrano et d’Artagnan d’Abel Gance, dont on entend un extrait au début du film, qui apportait la dimension romanesque à laquelle j’aspirais, pour que ces adolescents échappent, au moins le temps du film, à un  déterminisme social et géographique un peu plombant : qu’ils soient furtivement ces chevaliers qu’il est impossible d’être dans la vraie vie. La deuxième partie le montre ; quand on veut à tout prix rendre réel l’imaginaire – les chevaliers, les adoubements – on le tue.

Propos recueillis par Anaïs Millot