Journal du réel #5: entretien avec Aïda Maigre-Touchet, Elégie de Port-au-Prince

Elégie de Port-au-Prince
Aïda Maigre-Touchet

Contrechamp français, France, 10′
Aujourd’hui, 12h, PS + débat salle / Samedi 2 avril, 14h, CWB

Quel est le point de départ de ce film ?

Haïti m’interpelle depuis longtemps pour sa production artistique et  pour son histoire. A Paris, j’avais vu l’exposition d’un membre du collectif AfricAmericA qui promeut et diffuse les œuvres de la Caraïbe, entre autres. Ce collectif est basé à Port-au-Prince. Mon projet de départ était  donc d’aller filmer le sixième Forum transculturel d’art contemporain de Port-au-Prince. A travers cet évènement, je voulais raconter une Haïti méconnue. En décembre, j’étais en train de terminer la préparation de mon projet et en janvier, il y a eu le séisme… J’ai déposé une demande de subvention le 13 janvier, c’est à dire le lendemain. J’étais en contact avec des personnes là bas et subitement plus rien… Finalement, je suis partie en juin 2010. Le tournage a duré cinq semaines.

Comment avez-vous rencontré le poète Dominique Batraville qui est au cœur du film? De quelle façon en est-il devenu le protagoniste ?

Je l’ai rencontré par le biais d’un ami. C’est un provocateur, un extraordinaire ambassadeur de la culture haïtienne… Il nous a invités à participer à son émission quotidienne sur Mélodie FM. Puis nous avons fait notre route : je rencontrais beaucoup d’artistes et nous nous sommes recroisés. On habitait assez près l’un de l’autre et on devait tout les deux se rendre tôt le matin dans le centre ville. En faisant la route ensemble, on a appris à se connaitre. Il est un point de référence pour moi, puisqu’il est aussi journaliste culturel : il connait tous les artistes du moment.

Je m’intéressais de plus en plus à lui. Il me parlait de sa petite chambre où il vivait, qui avait été envahie par les livres lors du tremblement de terre, si bien qu’il ne pouvait plus y entrer. Il me parlait surtout de cette situation d’après séisme, qu’il considérait presque comme humiliante. J’ai voulu aller filmer cette chambre, mais au début je n’étais pour lui qu’une cinéaste qui faisait un reportage sur la catastrophe. C’est en passant du temps avec lui, en explorant des lieux comme le port, que nous nous sommes compris. Il y a eu une vraie rencontre entre deux écritures, deux langages.

Une des phrases de Dominique Batraville me semble particulièrement importante, il dit : « Dans la tradition, les haïtiens ont un pied dans la vie, un pied dans la mort »…

Dans cette séquence, il est dans une sorte de transe orale, parce que nous sommes fatigués, nous avons sillonné la ville toute la journée. Il laisse alors de côté son ton journalistique  pour exprimer vraiment ses sentiments sur la ville. En Haïti, les morts sont très présents au quotidien, on les a dans le jardin, on les célèbre, ils sont toujours là. Dominique dit aussi ça parce qu’il est journaliste. Dès le lendemain du tremblement de terre, il a interviewé des spécialistes : urbanistes, architectes, qui sont venus parler de la situation et surtout de tout ceux qui avaient prédit la catastrophe et dont certains ne sont plus là… Quand il dit : « Les morts et les vivants vont reconstruire la ville ensemble », il pense à tous ces Haïtiens qui par le passé ont voulu qu’Haïti s’organise, qu’elle ne soit pas livrée aux mains des dictateurs.

Pouvez-vous me parler plus en détail de sa poésie ?

Dominique est avant tout un grand orateur, il arrive à créer un rythme, une mélopée envoûtante qui nous emmène dans un imaginaire presque enfantin. Il s’inspire énormément de références bouddhistes, bibliques, il est très intéressé par les religions. Je l’admire surtout pour son sens de la poésie au quotidien. Il donne énormément d’importance à l’inspiration, à ce qu’il faut pour nourrir le poète. Sa poésie est très inspirée de l’oralité, ses poèmes se comprennent à voix haute. C’est un orateur de la tradition créole !

Il dit que « les gens sont heureux même dans la poussière ». Pouvez-vous me parler de l’atmosphère qu’il y avait en Haïti lors du tournage ?

Il est philosophe et a toujours dans sa poche ou près de lui Propos sur le bonheur d’Alain. Je comprends comment il a pu puiser là-dedans sa force et son courage. Je trouve que c’est extraordinaire d’avoir la vie qu’il a dans le Port-au-Prince d’aujourd’hui. Dans les images que j’ai rapportées et dans ce que j’ai pu voir, il y a des moments de bonheur, de tendresse… En même temps, on voit des enfants épuisés par la fatigue, la faim et le stress, mais on perçoit cette capacité à avancer, ce courage, ce développement des ressources intérieures.

J’ai ressenti la nostalgie de Port-au-Prince. Dominique évoque une ville dont on ne parle jamais : celle d’un haut lieu de la Caraïbe. Il n’y a pas toujours eu la misère en Haïti. Ce séisme est arrivé comme un coup de massue, car cela faisait deux ans que la situation s’était stabilisée et que des nouveaux projets avaient été lançés…

Pourquoi avoir choisi la forme brève, aviez-vous un projet de long métrage au départ ?

Comme je vous le disais, mon projet de départ a beaucoup changé. Après ce film je voulais retourner en Haïti pour tourner un long métrage avec Dominique, mais j’ai senti cette urgence  de montrer une autre Haïti que celle qui est médiatisée. C’est important de voir quelqu’un qui est un grand poète et qui avance. C’est important de voir des moments de douceur, même au milieu des décombres.

Propos recueillis par Laetitia Antonietti.