Journal du réel #4: entretien avec Ramòn Giger, Eine Ruhige Jacke

Eine Ruhige Jacke
Ramòn Giger

Compétition internationale Premiers films, Suisse, 74’
Aujourd’hui, 20h45, C1 + débat salle / Lundi 28 mars, 16h, C2 + débat salle
Vendredi 1er avril, 14h, CWB

Votre film montre la relation entre Roman, un jeune autiste, et le professeur d’une institution spécialisée qui lui apprend le métier de bûcheron. Comment les avez-vous rencontrés?

En Suisse, à dix-huit ans, vous devez choisir entre le service militaire ou un service civil. Ce dernier est plus long, mais vous avez la possibilité de travailler dans le social. J’ai fait mon service dans une institution qui a été fondée il y a une quarantaine d’années par des parents d’enfants autistes. De cette expérience est née l’envie de réaliser un film documentaire sur Roman.

Le film montre souvent Roman dans des situations où il refuse de se comporter d’une façon adéquate ou d’accomplir certaines tâches. Comment avez-vous réagi à cette imprévisibilité du personnage?

Les autistes ont besoin d’une routine très stricte pour organiser leur vie quotidienne. Il arrivait cependant que Roman aille lui-même à l’encontre de ces règles et c’est précisément ce qui m’intéressait. Il a donc fallu se construire la même patience que les personnes de l’institution, afin d’être connecté à ce qui surgissait. Je n’étais pas en situation de prévoir quoi que ce soit. De fait, je n’avais pas de script qui me disait quoi obtenir ou comment devait se dérouler l’histoire. Il y a eu beaucoup d’impasses qui ont fait que j’ai travaillé pendant six ans sur ce projet. Ce film a été une affaire de patience. C’était cohérent de travailler de cette façon plutôt qu’avec des idées préconçues.

L’apprentissage, la maîtrise des gestes et d’un comportement sont-ils les thèmes du film?

Cela, c’est l’approche de Xaver avec Roman, ce n’est pas celle du film. Il ne s’agit pas du récit d’un apprentissage ou de la description de la vie quotidienne de Roman, mais de l’interaction entre des personnes. Ce qui compte, c’est la façon dont Roman s’implique dans la relation ou la refuse. Il est vrai qu’au début du projet, nous étions totalement de son côté, mais l’interaction avec Xaver était si forte qu’elle est devenue l’objet principal du film. Le projet n’aurait pas pu aboutir sans la présence de Xaver. Il avait beaucoup de courage et notamment celui de m’inclure dans leur travail. Il me permettait d’observer et d’interagir alors que leur relation était parfois très fragile, du fait de la tension chez Roman.

Deux types de prises de vues alternent, les vôtres et celles plus «débridées» de Roman à qui vous avez donné une caméra. D’où vient ce choix?

En faisant des images, ce qui lui donnait du plaisir, il me permettait de voir ce qui l’intéressait. Par exemple il avait filmé cinq ou six heures en tournant en rond dans l’étable ; ce qui ne m’était jamais apparu comme pouvant être des images du film. De plus, je ne pouvais pas toujours prendre la responsabilité de m’exprimer à sa place. Lors de ses crises, il fallait que je prenne de la distance avec mon point de vue pour montrer son ressenti à lui. Les images filmées par Roman sont un moyen de dire qu’il y a toujours plusieurs subjectivités dans un documentaire. Il y a la mienne et celle de Roman.

Le film a-t-il influé sur le réel, les personnes?

Je ne crois pas qu’on puisse réaliser un documentaire sans être partie prenante de ce que l’on filme. Lorsque Xaver dit : « Si tu ne viens pas, la caméra va partir sans toi », cela a une influence sur Roman. La présence de la caméra l’incitait à aller à ses cours de tronçonneuse. Il y a toujours eu des personnes pour prendre soin de lui, mais il n’a probablement jamais eu autant d’attention que durant ces six mois de tournage. Je suis sûr qu’il était très préoccupé par le film, par son image, bien que je n’ai aucune certitude sur ce qu’il pensait vraiment.

Au-delà de l’autisme, quelle thématique pourrait se prolonger dans un prochain travail?

Je peux m’imaginer faire un autre film sur Roman dans dix ou vingt ans, mais le thème qui ressort de ce film est un problème existentiel simple : comment est-on relié aux autres?

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Julien Oberlander.