Journal du réel #4: entretien avec Matthieu Chatellier, Voir ce que devient l’ombre

Voir ce que devient l’ombre
Matthieu Chatellier

Contrechamp français, France, 89’
Aujourd’hui, 13h15, C2 + débat salle / Lundi 28 mars, 18h30, C1 + débat salle
Mardi 29 mars, 14h, CWB

Fred Deux nous parle de sa « première tâche » de peinture, des chiens que dessinait son oncle dans la rue pour retrouver son chemin, tel un enfant qui apprend à regarder le monde différemment. Et vous, comment avez-vous été amené à faire des films ?

J’ai commencé par écrire. Adolescent, j’ai beaucoup écrit de fragments d’histoires. Des fragments seulement, parce que je n’arrivais jamais à boucler un récit, j’étais très attaché à l’écriture de moments, que je pouvais réécrire dix ou quinze fois, sans jamais parvenir à retrouver, à la relecture, toutes les sensations et toutes les images qui m’avaient traversées lors de l’écriture. Alors, à cette époque là, j’ai eu l’impression que par le film, cela pouvait être possible. J’ai alors pendant très longtemps rêvé de cinéma de fiction, puis j’ai découvert que j’étais en train de mimer un modèle passé, et que je me sentais beaucoup plus libre en construisant des récits avec le réel.

Pouvez-vous nous parler de la relation que vous entretenez avec Cécile Reims et Fred Deux? Comment s’approprie-t-on un film de commande que l’un des artistes qualifie même de film testamentaire?

Je n’avais jamais rencontré Fred et Cécile avant le tournage. Je connaissais un peu leurs œuvres et j’avais été envoûté par la voix de Fred sur France Culture. J’appréhendais les premiers jours de tournage, car je sentais qu’il fallait que je trouve mon chemin. Beaucoup d’ouvrages existaient déjà sur eux. J’ai parfois pensé à Clouzot et à son « Mystère Picasso ». Je me disais « voilà un cinéaste majeur qui rencontre un peintre génial et qui prend tout de même la peine d’inventer un dispositif sans jamais être pédagogique. » Dès que j’ai rencontré Fred et Cécile, j’ai compris que j’avais, face à moi, de très beaux personnages de cinéma. Fred, c’est le vieux John Wayne. Et Cécile, une princesse ! Ce qui m’a touché chez eux, c’est à la fois leur œuvre et l’authenticité, la force de leur engagement, ce chemin solitaire, extrêmement courageux qu’ils ont suivi, sans compromis. Donc, à la première minute de tournage, j’ai abandonné tout le bagage biographique. J’ai écarté toute tentative pédagogique et j’ai décidé de raconter le moment particulier qu’ils étaient en train de vivre. Celui d’une transmission. En huis clos. De devenir comme un enfant de onze ans, qui s’assiérait dans l’atelier de ses grands-parents et passerait des heures à les observer travailler et à les écouter, fasciné par leur grande vieillesse et leur force de création intacte. Et, à la fin, qui oserait les interroger sur la mort.

Vous sachant investi d’une responsabilité particulière à faire ce film, comment l’avez-vous conçu et pensé?

Je voulais filmer des blocs de sensations. Des moments. Pour créer un sentiment de temps présent. La coupe crée une ellipse, donc une mort possible au plan suivant. J’ai d’ailleurs vécu ce tournage avec la hantise de leur disparition. Au tournage, j’ai souvent filmé les conversations en plan séquence en essayant de préserver la naissance et le développement de la parole. Puis, avec Frédéric Fichefet et Daniela de Felice, au montage, nous avons fait très attention à ressentir et déployer ces durées, ces blocs de temps.

Alors que la disparition et la mort sont au cœur de ce film, on ne cesse d’y voir l’art en train de se faire et la vie en train de s’écrire. Comment abordez-vous ces notions dans votre film?

Au début du film, à la Halle St Pierre, Fred et Cécile se promènent au milieu de leurs œuvres, juste avant l’ouverture au public. Ce qui me touchait dans ce moment, c’est le rapport entre le sentiment d’éternité des œuvres encadrées et la fragilité de Cécile et Fred, de leur voix et de leurs corps déambulant dans la pénombre. Tout le long du film, j’ai ressenti ce rapport ambivalent aux œuvres. Surtout lorsqu’elles étaient encadrées et accrochées, embaumées en quelque sorte. Devant ces tableaux, je ressentais qu’un jour, il ne resterait plus que cela. Comme un magnifique manque. Une pureté et un silence muséal qui m’effrayaient. Alors, j’ai voulu saisir leur être vivant et les bruits, le souffle de la naissance, le point de vue de l’atelier. Lorsque des œuvres apparaissent dans le film, j’ai fait en sorte qu’elles soient touchées, manipulées ou en train de naître sous la plume ou le burin de l’artiste. Je les voulais vivantes.

Cécile Reims dit à un moment : « Dans l’art, on est dans le face à face avec soi ». Qu’en est-il de votre geste cinématographique ?

J’ai le sentiment qu’en filmant le réel, on raconte avant tout une histoire. Cette histoire est, en grande partie, celle d’une relation. La relation entre celui qui filme et celui qui accepte ou non d’être filmé. Une histoire mêlant la manière dont on regarde et la manière dont on se dévoile, dont on se laisse regarder.

Votre film se finit à Lacoux : « là où tout avait commencé pour vous, là où me disiez- vous, vous aviez eu l’impression de toucher à la vie. » Avez-vous vous-même un lieu où tout à commencé pour vous et où vous avez eu la sensation aussi d’être pleinement vivant ?

Je ne voulais pas que la fin du film signifie la fin des personnages. Il fallait retrouver Fred et Cécile en train de travailler, comme ils le font encore aujourd’hui. Comme ils l’ont toujours fait depuis le début. Retourner à Lacoux, c’était cette idée. Tout le film est l’histoire d’une transmission, et pour une partie, une transmission au réalisateur lui-même. En allant moi-même à Lacoux, je commençais à perpétuer leur histoire. Lacoux n’est plus seulement un lieu du passé, dans le souvenir, inaccessible. Le soleil se lève. Nous sommes là. Nous connaissons un peu, à présent, Cécile et Fred et une journée va commencer. À nous d’en faire ce que nous voulons. Et pour répondre à votre dernière question, oui, il y a quelques lieux où j’ai connu ce sentiment. Après avoir passé un interminable et ennuyeux bac scientifique, je suis allé étudier le cinéma à Nantes, j’avais la sensation de renaître dans cette ville… Ou je pense à d’autres moments, avec cette même densité, en Grèce ou en Italie…

Propos recueillis par Zoé Chantre et Maïté Peltier.