Journal du réel #4: entretien avec Maher Abi Samra, Nous étions communistes

Nous étions communistes
Maher Abi Samra

Compétition internationale, Liban/France, 84’
Aujourd’hui, 21h, PS + débat salle / Lundi 28 mars, 16h30, C1 + débat Petit forum Mercredi 30 mars, 17h, CWB

Comment est né le projet de ce film ?

J’ai commencé à travailler sur ce film entre 2003 et 2004. A l’époque, je réfléchissais à un retour dans mon pays, le Liban. De 1990 à 2004, je vivais en France. Même s’il m’arrivait de faire quelques allers-retours entre les deux pays, mes affaires étaient en France. Quand on fait le choix de retourner vivre dans un endroit quitté quelques années plus tôt, on retrouve les choses laissées là. A commencer par tes amis, ton appartement. Je cherchais à nouveau ma place au Liban… Je voulais revoir mes amis. Lorsque nous nous sommes engagés dans le parti communiste, en 1982, pour résister contre l’occupation israélienne, nous souhaitions deux choses : résister et aller à l’encontre du communautarisme religieux présent dans le pays. Or en 2004, la résistance n’a plus été menée par les communistes ou les gauchistes, mais par le Hezbollah. A titre personnel, cela me posait problème, même si je résistais contre Israël. A la fin de cette guerre, les chefs des communautés religieuses ont accédé au pouvoir. Et encore aujourd’hui, ils font partie intégrante du système libanais. Tu ne peux intégrer la société que si tu appartiens à l’une d’entres elles. Pour trouver un travail notamment. Je souhaitais prendre ma caméra pour savoir quelle était notre place en 2004, après l’échec de cette guerre. Et quelle place nous occupions par rapport à ces communautés. L’idée était de comprendre comment nous avions pu rêver d’une chose et intégrer par la suite ce que nous avons combattu en quelque sorte. C’est une situation que l’on trouve au Liban, mais également dans d’autres pays. D’une certaine façon, on est obligé d’intégrer cette société. Le seul qui a refusé pense d’ailleurs, à la fin du film, qu’il est à l’écart de tout. Finalement à travers les questions que je leur posais, je cherchais à répondre à mes propres interrogations. Le film se découpe donc en trois parties : l’engagement dans le parti communiste pendant la guerre civile, “la paix” et le présent que je situe en 2004 et qui, pour moi, montre un nouveau bouleversement dans le pays.

Vous êtes à la fois l’auteur de ce film et un personnage. Comment avez-vous abordé ce double statut ?

J’avais décidé dès le départ que je ferais partie du film. Comme les trois autres personnages de mon film, j’avais aussi vécu cette histoire. Ils faisaient partie de la mienne et moi de la leur. Pendant le tournage, je ne réussissais pas à me filmer. C’est après avoir réalisé un pré-montage que je me suis rendu compte que cela ne fonctionnait pas si je ne parlais pas aussi de mon histoire et de mon engagement. J’ai donc demandé à mes amis de me filmer. Je me suis prêté aux mêmes exercices. Comme eux, j’ai raconté mon adhésion au parti en 1982, lors du trajet en voiture qui séparait Beyrouth de mon village natal.

Il y a de nombreux passages dans votre film où l’on sent un important travail de mise en scène…

Pour moi, il n’y a pas de réelle frontière entre le documentaire et la fiction. Les deux sont le cinéma : utiliser des images et du son qui deviennent des outils afin de construire l’idée. J’avais besoin d’ombres chinoises pour le film : j’ai fait en sorte d’en avoir. Par exemple, la scène de la reconstitution de la bataille de l’université Arabe a été mise en scène, mais peu importe que ce soit réel ou non. L’essentiel est de faire que ça le devienne. C’est le cas pour cette séquence. Nous avons tous vécu ce moment important. Nous l’avons redessiné et cela redonne à cet événement toute sa dimension.

Propos recueillis par Anaïs Millot.