Journal du réel #4: entretien avec Ben Rivers, Slow Action

Slow Action
Ben Rivers

Compétition internationale, Grande-Bretagne, 45’
Aujourd’hui, 15h45, C2 + débat salle / Mercredi 30 mars, 14h15, C1 + débat Petit forum Jeudi 31 mars, 12h30, C2

A quoi le titre Slow Action fait-il référence ? Est-ce une allusion au mouvement géologique ?

Oui, tout à fait. Ça vient en fait directement de L’Origine des espèces de Darwin. C’est le titre d’une sous-partie d’un chapitre qui se réfère à l’évolution. La citation allait bien et ça fonctionnait avec le film. C’est bien une action, mais qui a mit infiniment de temps à s’accomplir.

Votre film semble se passer après un changement radical…

En fait, je pensais que ça ne se déroulait peut-être pas dans le siècle à venir, mais plutôt dans le milliard d’années à venir. Il y a eu de grands bouleversements, le niveau des eaux a considérablement augmenté et de nouvelles sociétés ce sont formées. Je parle d’une époque très éloignée de la nôtre, je pense. Ça doit venir du temps que je passe à discuter avec des géologues.

Slow Action est composé de plusieurs matériaux filmiques, de noir & blanc et de couleur. Comment travaillez-vous avec tout cela ?

Quand je pars dans un endroit pour filmer, j’emporte une grande variété de pellicules en prévision. D’habitude, j’attends toujours d’avoir commencé les repérages et l’observation de l’environnement, pour décider si le film doit être tourné en noir & blanc et couleur, ou juste en couleur, et en quel format. Je pense que pour Slow Action, je voulais dès le début mélanger la couleur et le noir & blanc, je voulais un peu m’amuser avec ces matériaux. Enfin, le film dans son ensemble est une sorte de jeu, avec par exemple le caractère péremptoire des images et de la narration, avec aussi l’idée d’avoir un objet difficile à situer dans le temps. J’avais vraiment envie de tout mélanger. Ça oblige le public à se demander d’où viennent ces images, si elles existaient déjà… C’est moi qui ait tout tourné, mais j’aime bien l’idée que ce ne soit pas évident, de peut-être compliquer un peu les choses.

Cela donne l’impression que le film lui-même est rescapé d’un cataclysme.

C’est ça, exactement. J’ai déjà un peu utilisé ce procédé dans un autre de mes films, Ah, Liberty! (2008). J’aime penser que ces films pourraient être trouvés dans des poubelles dans trois-cent ans. C’est aussi pour ça que je préfère utiliser la pellicule, un matériau impressionné. J’aime beaucoup ce qui se passe avec la pellicule et qu’on ne peut pas obtenir avec l’image numérique : c’est trop propre pour moi. Je préfère la poussière et le désordre, c’est cette partie-là du monde qui m’intéresse.

Il y a un fossé entre les images post-apocalyptiques, l’austérité du ton scientifique des narrateurs et le côté hilarant du discours qu’ils tiennent. Est-ce que l’humour tient une part importante dans votre travail ?

Je ne tourne pas des comédies, mais c’est toujours très important pour moi d’avoir une part d’humour dans mon travail. Je ne veux pas que les choses aient l’air trop guindées et ennuyeuses. Finalement l’humour finit toujours par émerger. Avec Slow Action, ça a été assez difficile de trouver un équilibre car je voulais absolument qu’il ait l’air péremptoire, qu’on puisse y croire. Et puis on se rend compte que ce que disent les narrateurs n’est finalement pas très fiable.

Si les lieux et les communautés étudiées dans le film sont les reliquats de l’espèce humaine et de la planète Terre, alors qui sont les personnes qui les étudient ? Qui êtes-vous, vous qui avez fait ce film et qui sommes-nous, nous qui le regardons ?

C’est une bonne question. J’ai beaucoup pensé à l’origine de ces récits, à comment les gens devaient les lire, ou les entendre. J’ai toujours imaginé qu’ils devaient appartenir à une sorte de communauté de bibliothécaires en voie de disparition et qui s’accrocheraient quotidiennement à cette idée, celle d’un colon essayant de cataloguer le monde qui l’entoure. C’est ça que je pensais du texte des narrateurs.

Qui suis-je ? J’imagine que je suis – comment dire ? – l’enquêteur.

En ce qui concerne les spectateurs, c’est une très bonne question. Je suppose que ça revient à l’idée que dans les histoires de science-fiction que j’aime, au final, c’est toujours d’aujourd’hui dont il est question. Peu importe à quel point on se situe loin dans l’avenir, ce dont on parle, c’est toujours du temps présent. Donc, dans cette logique, le spectateur est le spectateur de 2011, et ça me convient.

Pourquoi la thématique de l’utopie dans une évocation de déliquescence de l’humanité ?

Je suppose que je suis toujours plein d’espoir. Il y a un optimiste en moi. Un optimiste de longue durée, après un pessimiste de courte durée.

Ce film de science-fiction post-apocalyptique a été tourné comme un film ethnographique. Quel sens cela a-t-il pour vous d’être sélectionné dans un festival de documentaire ?

J’aime l’idée que mon film soit projeté dans un festival de « cinéma du réel ». Je pense que ça réinterroge les films de fiction d’une façon très intéressante.C’est quelque chose que je travaille beaucoup dans mes films : trouver la ligne entre la réalité et la fiction et mélanger les choses. Je n’ai jamais aimé l’idée qu’il y a un modèle unique et une sorte d’opposition entre deux genres. Je suis absolument d’accord avec le fait – je pense que c’est Godard qui a dit ça – que tout film de fiction est un documentaire et tout documentaire est un film de fiction. C’est tout à fait ce que je pense. Et ce sont là des choses qui doivent toujours être questionnées, analysées de différentes façons.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Catherine Roudé.