Journal du réel #3: entretien avec Marie Losier, The Ballad of Genesis and Lady Jaye

The Ballad of Genesis and Lady
Marie Losier
Compétition internationale Premiers films, États-Unis / France, 72’
Aujourd’hui, 21h, PS + débat salle / Dimanche 27 mars, 14h45, C1 + débat Petit forum / Mercredi 30 mars, 13h15, C2

Dans une de vos précédentes interviews, vous avez dit : « Un film est une histoire d’amitié ». Pouvez-vous nous parler de votre amitié avec Genesis ?

Mes films sont toujours liés à une histoire d’amitié, une rencontre inattendue et surprenante. C’est le cas avec Genesis. Je l’avais rencontrée une première fois, il y a 7 ans au Knitting Factory, le club légendaire de Tribeca. C’était un véritable enchantement. Ses mots oscillaient entre chanson et paroles, c’était profondément poétique, primitif, parfois terrible. J’ai su immédiatement qu’il fallait que je fasse un film sur cette personne puissante et troublante, peut-être dans le but de comprendre ce que je venais de vivre, mais aussi pour avoir la preuve de l’existence de cet être semblant venir d’ailleurs ! C’est une coïncidence miraculeuse – typique de New-York – qui m’a fait rencontrer Genesis à nouveau, à l’ouverture d’une galerie à Soho. Il y avait du monde et j’ai marché sur les pieds de quelqu’un, je me retourne pour m’excuser, et je vois le visage de Genesis, son sourire brillant de toutes ses dents en or. Nous avons parlé brièvement. Cela a scellé le début de notre collaboration artistique et de notre amitié.

Tout au long du film, le spectateur partage la vie intime de Genesis et sa compagne. Pouvez-vous nous parler de la manière dont vous avez abordé le tournage et comment il s’est déroulé?

Lorsque je suis venue pour la première fois chez Genesis et Lady Jaye, dans leur maison, pour les rencontrer, j’étais assise dans une chaise verte de la forme d’une main, elles m’ont observée pendant un moment. Nous avons parlé et il leur a semblé alors évident que je ne connaissais pas leur travail. Mais comme je ne faisais pas de films commerciaux, après vingt minutes, Jaye a dit « C’est elle ! ». Ils m’ont expliqué qu’il cherchait depuis longtemps quelqu’un pour faire un film sur leur vie. Une demi-heure plus tard, elles m’invitaient à les suivre en tournée avec Psychic TV 3. C’est comme ça que tout a commencé. Je suis partie dans un bus géant avec le groupe de musique, en emportant ma Bolex 16 mm, datant de l’époque des films muets et une tonne de bobines de 3 mn… A partir de là, j’ai travaillé seule, à la caméra, au son, au montage.

Grâce au montage, le film plonge le spectateur dans une bulle intemporelle. Pouvez- vous nous parler de la post-production et de votre utilisation des archives ?

Pour les archives, le peu que j’utilise, je les ai eues de Genesis, de TG et de William Burroughs. Le montage est une part essentielle de mon travail, j’y passe énormément de temps et c’est pour moi le moment où le film se fait. Comme je filme sur plusieurs années, j’accumule des images, du son non synchronisé. C’est sur la table de montage que l’histoire commence à prendre forme avec le montage du son. C’est pour moi comme un collage, quelque chose de très physique. J’aime accorder l’image au son, le son créant les gestes, la coupe, la chorégraphie de chaque image. Il y a dans mon travail autant de création pendant le tournage que pendant le montage. Je n’écris jamais de scénario, et ne sais jamais vraiment où je vais. Seuls le temps et l’amitié dessinent lentement les contours et les couleurs du film. Comme des sortes de tableaux vivants ou des scènes surréalistes, je mélange des moments de fiction ou de la vie de tous les jours, des archives et des prises de vue de ma Bolex. Le son n’est donc jamais synchronisé avec l’image, et cela en rajoute à l’aspect « collage ». Le projet de Genesis et de Lady Jaye de couper et de coller leur corps n’était en fait qu’une extension de ce collage, je ne pensais vraiment pas que cela m’amènerait à ce niveau-là de liberté dans le montage du film. Comme pour beaucoup de ceux qui ont rencontré Genesis, pour moi, la façon dont elle vit sa vie est une des plus hautes et indescriptibles formes de l’Art. Filmer des vies au jour le jour est un élément auquel peu de personnes ont accès. J’ai passé beaucoup de temps à les filmer en train de cuisiner, s’habiller, dormir, marcher, travailler… et c’est devenu la bulle dont vous parlez. Je ne voulais pas faire un documentaire rock’n roll et satisfaire les fans avec des interviews de stars et de groupes… Pour moi ce qui comptait, c’était leur amour qui était si fort que la camera le saisissait. Je suis tombée amoureuse moi-même de leur histoire, même si cette manière d’aimer m’était inconnue. J’ai filmé de nombreux musiciens (Peaches, Gibby Haynes, Sleazy from TG…), des amis, de la famille, des artistes… Mais quand j’ai commencé à faire le montage, j’ai réalisé que la manière dont je voulais construire le film, était de le maintenir dans un monde intime avec les voix de Genesis et Lady Jaye uniquement, sans autre voix, ni interviews… et c’est pourquoi à la fin, on obtient ce “home movie” très particulier.

Il semble que The ballad of Genesis and lady Jaye soit accueilli dans des milieux cinéphiles très différents. Que pouvez-vous nous dire de la réception du film ?

C’est une des choses les plus surprenantes et nouvelles pour moi et pour Genesis, parce que j’ai toujours montré mes films dans le milieu expérimental avec un petit public et soudainement, le film est montré à Berlin, à des gens qui savent ou ne savent rien de moi, du film ou de Genesis. Et ils pleurent, sont émus et sortent avec le sentiment d’avoir vu quelque chose d’unique, de plein d’amour. Pour moi, c’est submergeant, mais c’est parce que j’ai tout fait toute seule et je suis tellement encore dans le film que je ne réalise pas vraiment ce qu’est ce le film, et ce qu’il fait aux autres…

Précédemment vous nous avez dit avoir tourné ce film pendant plus de 7 ans. La mort de Lady Jaye vous a t-elle poussée à arrêter de tourner ?

La mort de Lady Jaye fut un moment très dur pour tout le monde. J’adorais Jaye, elle était d’une extrême gentillesse, en plus d’être une très bonne amie… Genesis était littéralement dévastée… elle l’est toujours. Je pensais vraiment que cela signifierait la fin du film, je ne voulais pas m’immiscer avec ma caméra dans ce moment tragique que traversait Genesis. Mais avec toute sa force, elle m’a demandé de continuer de filmer, en hommage à Jaye. J’ai donc repris ma caméra pendant deux ans avec beaucoup de douleur, et des moments très durs pour conjuguer l’amitié et le travail sur le film.

Propos recueillis par Dorine Brun et Anaïs Millot.