Journal du réel #3: entretien avec Bettina Büttner, Kinder

Kinder
Bettina Büttner
Compétition internationale Premiers films, Allemagne, 65′
Aujourd’hui, 14h, PS + débat salle / Dimanche 27 mars, 13h, C1 + débat Petit forum Mercredi 30 mars, 11h30, PS

Kinder est votre premier documentaire. D’où vient l’idée de filmer la vie d’un foyer de jeunes garçons ?

Après mes études, j’ai enseigné l’art et j’ai suivi des cours de pédagogie : je me suis d’abord intéressée aux enfants pour des raisons professionnelles. Quand le projet a débuté, j’imaginais une certaine brutalité chez les enfants, alors qu’au contraire tout était très doux et tranquille dans ce foyer.

Comment avez-vous travaillé ?

Le projet s’est étalé sur deux ans. Nous avons travaillé à deux, mon caméraman Eduard Stürmer et moi, y compris sur le montage. Nous avons passé l’automne et le printemps de l’année suivante, un mois et demi à chaque fois, à plein temps, dans ce foyer, puis dans la famille de Marvin. Nous avons pris du temps pour faire connaissance, et n’avons pas filmé dans les quinze premiers jours de notre arrivée. Le montage a été long, il a duré un an, à partir de soixante heures de rushes. J’ai aussi réalisé la bande son.

Pourquoi du noir & blanc ?

C’était la seule façon pour moi de « voir ». Avec tout le matériau disponible, c’était difficile d’élaborer une vision d’ensemble à partir d’images si diverses : des lieux différents, des enfants différents…Le choix du noir & blanc n’est pas un concept ; il m’a permis de trouver une homogénéité.

On perçoit votre présence, même invisible, et votre connivence avec les enfants. Quand avez-vous décidé de vous concentrer sur Tommy, Denis et surtout Marvin ?

A partir du moment où le foyer a donné son accord pour le projet, il a fallu du temps pour en définir les conditions. Finalement, c’est l’administration de l’institution qui a désigné les groupes d’enfants qui nous recevraient. Donc au départ, je n’ai pas choisi. Ensuite, en effet, Marvin est vite devenu très attachant. Quand nous sommes revenus la seconde fois, Marvin avait quitté le foyer, et je sentais qu’il fallait absolument que je le revois. J’ai donc demandé ses coordonnées familiales et sa mère a accepté que je leur rende visite. J’y ai passé un mois, trois à quatre journées entières par semaine.

On comprend que Marvin a un « secret » dans la seconde partie du film, mais tout est très pudique et peu « dit » …

Oui, je pense que ce qui est dit suffit à la compréhension du spectateur et respecte les personnes. Je n’ai appris moi-même ce « secret » qu’au moment où je me suis rapprochée de la famille de Marvin. Je l’ignorais au départ, et pourtant, c’était « là », depuis le début, dans les relations des enfants entre eux. C’est d’ailleurs ce qui m’intéresse : la relation entre ces enfants. J’aurais pu décider de me concentrer exclusivement sur Marvin, mais ce qui m’a passionnée, c’est la relation entre les êtres.

Comment filmez-vous ?

Tout à fait intuitivement. Je suis à côté d’Eduard et en fonction de ce qui se passe, je lui donne des indications dans l’instant. Rien n’est prémédité. Par exemple, ce plan très serré sur la mère et le fils, c’est l’intuition qu’il fallait s’approcher des corps, de cette étreinte. J’avais besoin d’être au plus près.

Il y a une scène étonnante avec un garçonnet blond qui est dans son lit. Comment avez-vous « obtenu » cette séquence ?

C’était le soir et nous étions assis près de Denis qui s’amusait et s’est mis à produire des sons. Nous nous regardions beaucoup ; ma relation aux enfants s’est construite par le regard. Et puis, enhardi, il a glissé du jeu d’enfant au mime, sans se rendre vraiment compte de la signification. De même que Tommy et Marvin, quand ils parlent des armes, disent ce qu’ils ont entendu. Ils sont en fait très extérieurs à ce qu’ils décrivent.

Avez-vous un projet en cours ?

Oui, je commence à travailler sur un prochain documentaire, à propos d’un village dans l’Est de l’Allemagne, à la frontière avec la Tchéquie. Ce village se trouve à proximité d’un ancien camp de concentration. A l’origine, c’est en cherchant à prendre contact avec l’homme impliqué dans le « secret de Marvin » – mais dont j’ai perdu la trace depuis – que j’ai découvert cet endroit.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Christine Farenc.