Journal du réel #2: entretien avec Victoria Molina de Carranza et Jahel José Guerra Roa, Me llamo Peng

Me llamo Peng, Victoria Molina de Carranza, Jahel José Guerra Roa
Compétition internationale Courts métrages, Espagne, 29’
Vendredi 25 mars, 16h15, C1 + débat Petit forum / Samedi 26 mars, 18h15, PS + débat salle Jeudi 31 mars, 13h15, PS

Qu’avez-vous fait avant ce film et comment êtes-vous devenus cinéastes ?

J. GR : J’ai travaillé aux Etats-Unis comme « créative » dans la publicité et j’ai fait des films courts pour des festivals. J’ai aussi étudié le français et vécu quelques mois à La Rochelle. Puis j’ai déménagé à Barcelone, où j’ai fait de la publicité à nouveau, avant de m’inscrire à un programme de formation au documentaire, car je voulais faire autre chose de mes idées.

V. MC : J’ai obtenu mon diplôme en Techniques Média il y a deux ans, et je suis partie à Barcelone pour ce master en documentaire de création. Je n’ai jamais prévu de réaliser des films. Je me voyais davantage productrice ou scénariste. Mais quand nous avons trouvé les rushes de Peng, j’ai voulu raconter cette histoire depuis mon point de vue, pour partager ce que j’avais ressenti. Je pense que le mot « cinéaste » est trop grand pour moi, je suis plutôt une étudiante curieuse qui a clarifié vers où elle veut aller.

Comment avez-vous trouvé le journal de Peng et pourquoi avez-vous décidé d’en faire un film ?

V. MC : J’ai commencé à étudier le mandarin il y a cinq ans. Les Chinois que j’ai rencontrés m’ont parlé de leur culture, de leur mode de vie et de pensée. J’ai réalisé nos torts à propos des asiatiques, et en particulier les Chinois travailleurs immigrés, et j’ai décidé de faire un film sur la communauté chinoise. Je voulais expliquer les composantes culturelles de leur comportement, pour détruire cette autre « Grande muraille de Chine » qui existe entre nos cultures. Avec cette idée en tête, nous avons cherché des histoires dans des écoles de langue, des associations chinoises. Et Peng est apparu.

J. GR : A Barcelone, je travaillais dans un restaurant de sushis. En cuisine, il n’y avait que des Chinois, je m’entendais assez bien avec eux… En parlant de notre intérêt pour leur culture, l’un d’eux – Peng – m’a dit avoir fait « le film de sa vie ». La semaine suivante, il m’a apporté huit dvds. Je suis entrée dans la vie de Peng et il est entré dans la mienne.

Soixante heures de rushes, c’est beaucoup. Comment avez-vous sélectionné les plans qui ont été intégrés au film ?

J. GR : Je ne le recommanderais pas à des gens qui ne sont pas stables émotionnellement ! C’était énormément de travail. J’ai regardé une partie des rushes chez moi plusieurs fois, et sans en comprendre un seul mot, les images m’ont saisie. J’ai échangé avec l’équipe et on a regardé à nouveau, jusqu’à tomber d’accord sur ce que les images provoquaient. Ensuite Peng nous a envoyé le matériau original, qui comprenait une partie que nous n’avions pas vue – la partie française. Encore plus de surprises.

V. MC : C’était un projet long et complexe. Particulièrement parce que ces rushes avaient été filmés sans objectif spécifique. On a d’abord transféré ses cassettes sur format numérique. En même temps, on a analysé et classé les rushes pour avoir une vue générale de ce que Peng avait filmé. Au début, le langage était une vraie barrière. Mais petit à petit, nous avons commencé à comprendre Peng par son langage corporel : ses gestes, ses silences, la façon dont il regarde la caméra. Puis deux traductrices nous ont aidées à traduire. Un véritable chaos : que voulions-nous montrer ? Ses silences ? Ses confessions devant la caméra… On s’est recentrées sur Peng et les différents endroits où il filmait : au travail, faisant face aux situations avec optimisme, indifférent aux changements et rendant même la nouveauté monotone. Nous avons choisi cette « essence » routinière, que chaque image diffusait, et cherché une cohérence à partir de la philosophie de Peng : « Là où il y a de l’argent, j’irai. »

J. GR : On a écrit le scénario à partir de la traduction et on est parti de là, en visionnant de nouveau les plans sélectionnés, jouant avec ce qu’on avait, ce qu’on voulait montrer et garder. D’autres scènes intéressantes devaient être sacrifiées, bien sûr, mais après des combats en salle de montage, on a abouti aux vingt-huit minutes sélectionnées, montées, traduites, sous-titrées…

Peng a-t-il participé au montage du film ? A-t-il vu la version finale ?

J. GR : Non, il n’était pas là pendant le montage. Nous avons organisé une soirée avant la sortie du film, pour lui expliquer ce que nous avions fait, afin qu’il comprenne tout le jour de la présentation. Il était très content qu’un groupe d’étrangers, occidentaux, se soient intéressés à sa vie.

V. MC : Peng a souri toute la durée du film, mais son amie a fondu en larmes. Cela nous a complètement ébahies, car dès le début du film, nous essayons de montrer l’esprit positif et combatif de Peng. Elle nous a expliqué que même s’il lui avait raconté sa vie avant qu’il la rencontre, c’était pénible pour elle de voir l’homme qu’elle aime vivre ainsi. C’était l’un des moments les plus heureux et touchants pour moi. Peng n’était plus seul.

Avez-vous déjà réalisé un journal vidéo ? Comment était-ce de travailler à partir de l’intimité de quelqu’un d’autre ?

V. MC : Je n’ai jamais réalisé de journal vidéo. Cependant, depuis que je suis à Taipei, l’idée de représenter la situation opposée (une Européenne en Asie) tourne dans ma tête. Il me reste quelques mois. Qui sait ? C’était une expérience bizarre. Au début, j’avais l’impression d’être un voyeur privilégié. Mais nous faisions progressivement la connaissance de Peng et nous nous attachions à lui. A la fin, nous nous sentions comme ses amis proches.

J. GR : C’était comme vivre deux vies… On y a passé beaucoup de temps et regarder la vie d’un de mes collègues était surréaliste. C’était une chance, car ce journal était aussi un témoignage de première main sur la vie d’un immigrant chinois, une culture si difficile à pénétrer… Nous étions au premier rang. Par ailleurs, je m’identifiais à lui, étant moi-même immigrante… Même si mes difficultés n’étaient pas les mêmes, je sentais cette connexion… J’ai déménagé plusieurs fois aussi, à la recherche de ce bonheur, cet endroit, ce rêve. La différence est que, dans ce cas, il a résolu le problème de sa solitude en prenant une caméra.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Stéphane Gérard.