Journal du réel #2: entretien avec Matthieu Chatellier, Doux amer

Doux amer, Matthieu Chatellier
Contrechamp français, France, 29′
Samedi 26 mars, 19h, C2 + débat salle / Lundi 28 mars, 14h30, C1 + débat Petit forum / Jeudi 31 mars, 17h, CWB

Comment situez-vous ce film dans votre parcours de réalisateur?

J’ai l’impression que Doux amer est le prolongement de mes films précédents : des corps, des gens qui se racontent intimement, dans un huis clos. (G)rêve général(e), mon premier film, dépeint de l’intérieur, l’occupation d’une université par des étudiants. C’est le portrait d’un moment éphémère et intense. Cette situation d’enfermement et de réclusion permettait de suspendre le temps et de pouvoir enfin écouter. D’aller au fond de soi. Pour Voir ce que devient l’ombre, j’ai voulu rester blotti dans la maison de Cécile Reims et Fred Deux. Seul. Dans une sorte de théâtre, habité par leurs corps, leurs récits et leur création. Doux amer est l’étape ultime du huis clos : celui de son propre corps. Le texte de Michel Foucault, Le corps utopique, m’a guidé tout le long du film : « Il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. Mon corps… ce petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps. » Je voulais être un conteur, à la première personne.

Votre film assemble différents types d’images, différents regards. Comment avez-vous conçu, réalisé ce film? Avez-vous, comme Alain Cavalier, toujours une caméra sur vous?

Le temps de l’insomnie et la nuit qui l’entoure constituent une sorte d’écrin ou de camp de base pour le récit. J’aime ce temps nocturne : un temps clandestin, suspendu et coupé de toute relation sociale. En cela, il ressemble au temps de la maladie. Dans ce huis clos nocturne, j’imagine des voyages, je retourne en Italie : retrouver les lieux où j’ai appris que j’étais diabétique. La maison obscure se métamorphose en boîte à images. Elle raccorde des images différentes, images du réel, images oniriques, archives. La maladie est comme une pierre jetée dans un lac. Elle crée des cercles qui se multiplient, se superposent, reviennent, s’enchevêtrent et disparaissent. Lorsque j’ai décidé de raconter cet apprentissage d’un corps défaillant, oui, j’avais toujours une caméra sur moi. Dès qu’une rencontre résonnait avec cette histoire, je passais de longs moments à filmer, à épuiser mon idée.

Au coeur d’une histoire très personnelle, votre voix-off nous accompagne tout au long des images. Comment construisez-vous ce récit?

De la même manière que je bricole un pancréas de remplacement avec mes seringues et mes gouttes de sang, je voulais bricoler avec mes moyens propres un récit de cinéma. J’ai d’abord écrit une sorte de journal intime de la maladie. Les rêves, par contre, ont tous été dits sur le vif. Je me levais au milieu de la nuit, je me mettais à dessiner. Puis j’allumais la caméra et je racontais.

Ce film est une histoire de famille, était-il important que votre compagne vous accompagne dans cette aventure ?

Daniela de Felice est réalisatrice. Nous avions déjà travaillé ensemble. Elle m’a apporté la distance et la radicalité nécessaires. Nous étions sur la même longueur d’onde, nous avions la même exigence, et je comptais beaucoup sur son intransigeance vis-à-vis de tout regard complaisant ou pédagogique.

Vous êtes aussi le conteur de ce film. Est-il important de raconter sa propre histoire, en quoi est-ce que cela accompagne et nourrit votre regard de cinéaste?

L’intérêt d’un film à la première personne, ce n’est pas de parler de soi, mais de pouvoir se demander : « De quoi suis-je sûr ? Qu’elle est cette expérience première que personne ne peut me contester ? ». Je trouvais qu’il y avait une force à construire un récit avec cette maladie. Au sanctuaire, devant les ex-voto, j’ai compris : « Voila, me suis-je dit, je suis comme toutes ces personnes. C’est notre condition humaine. Nous sommes meurtris, agressés par des événements… Certains s’en sortent, d’autres pas. Le travail que je fais avec mon film se rapproche de celui de ces artistes qui ont peint des drames pour ces ex-voto. Nous sommes des rescapés avides de récits. »

Propos recueillis par Maïté Peltier et Zoé Chantre.