Journal du réel #2: entretien avec Alice Diop, La mort de Danton.

La mort de Danton, Alice Diop.
Contrechamp français, France, 64’
Vendredi 25 mars, 21h, C1 + débat salle / Lundi 28 mars, 14h, PS + débat salle Mercredi 30 mars, 10h30, CWB

Comment avez-vous rencontré Steve ?

J’ai grandi dans la même cité que lui, aux « 3000 », à Aulnay-sous-Bois. A dix ans, je suis partie et je ne l’avais pas croisé depuis une quinzaine d’années. Je l’ai revu il y a trois ans, lors d’un mariage. Quand j’ai vu arriver ce type baraqué avec sa façon de parler très connotée « banlieue », j’ai pensé : voilà comment le déterminisme social peut casser des gamins… Et je vais vers lui et lui demande ce qu’il devient. Il me répond : « Figure-toi que je l’ai dit à personne, ni à ma famille, ni à mes amis, mais depuis six mois je prends des cours de théâtre au Cours Simon. » Je me suis trouvée piégée dans mes propres préjugés : je l’avais enfermé dans une espèce de parcours préétabli et j’avais osé imaginer ce qu’était sa vie sans même lui avoir parlé ! Comme quoi cette espèce de ghetto mental, ça concerne tout le monde. Je lui ai demandé si je pouvais venir à une répétition. Et j’ai trouvé ça d’une grande violence. La place qu’il avait là-bas, le regard des autres sur lui… C’est à ce moment-là que m’est venue l’idée du film. C’était en 2007, à l’époque où la question de la méritocratie était très en vogue. La fameuse injonction « quand on veut, on peut », tous ces discours qui sous-entendent que si les jeunes de banlieue ne s’en sortent pas, c’est parce qu’ils ne le veulent pas. J’avais l’occasion de filmer quelqu’un qui avait décidé de déjouer les statistiques pessimistes du déterminisme social, mais qui était sans cesse renvoyé à sa négritude et à sa condition.

Pourquoi vous a-t-il dit ça à vous, alors qu’il n’en avait parlé à personne ?

Il savait que je faisais des documentaires. J’étais un peu la grande soeur qui quelques années avant était passée par ce qu’il vivait aujourd’hui. Il était alors dans une rage que j’ai pu partager. Une rage face à la violence symbolique qu’il subissait au cours Simon, où on l’enfermait dans un stéréotype : celui du jeune black, du mec de banlieue qui fait peur. Steve, quand il marche dans la rue, tout le monde le regarde, les flics se retournent systématiquement. C’est comme s’il portait sur lui cette espèce de fantasme de la violence urbaine. Quand tu vis ça au quotidien, il faut être sacrément armé pour ne pas péter les plombs. Mais le film ne raconte pas seulement ça. Il raconte aussi la difficulté qu’il a, lui, de se sentir légitime dans ce monde-là, un monde dont il ne possède ni les codes, ni le langage. Il ne s’agit pas simplement de la question de la discrimination, c’est plus complexe. Une des questions que soulève le film est : comment arriver à voir l’autre, autrement que par le prisme où on l’enferme ? Et comment un individu peut échapper à l’enfermement du regard? C’est quelque chose que j’ai connu aussi. J’y ai été confrontée dans mes études et dans une moindre mesure dans mon métier. J’ai souvent eu l’impression qu’en tant que réalisatrice noire, on attendait de moi que je parle de la banlieue ou de l’Afrique. Devant certaines personnes, j’ai encore le sentiment aujourd’hui qu’il me faut prouver ma légitimité.

Le tournage a-t-il duré longtemps ?

Deux ans et demi, jusqu’à la fin de la formation. La dernière scène, quand ses amis viennent le voir jouer, c’était le dernier jour du tournage.

Ce dernier plan où il dit le texte de Danton, quand a-t-il été tourné ? Pendant sa formation ?

Non, c’est venu plus tard. C’était comme un cadeau que je lui offrais. Je voulais lui rendre ce qu’il m’avait donné dans le film. J’avais aussi envie de lui dire : tu ne dois pas demander aux autres l’autorisation d’être ce que t’as décidé de devenir. Si tu as envie de jouer Danton, fais-le ! J’ai longtemps réfléchi à comment filmer ça. Est-ce qu’il fallait le mettre en scène ? Et j’ai pensé que ce serait plus fort qu’il dise ce texte simplement, dans la rue, car sur les planches, on ne l’y avait pas autorisé.

Dans le film, les trajets de Steve jusqu’à Paris sont très présents…

Je voulais montrer la frontière qui sépare Paris de sa banlieue, une frontière mentale et sociale. Le trajet ne dure que quinze minutes et c’est comme un exil : c’est triste, mais monter sur Paris pour lui, c’est presque comme partir à l’étranger ; c’est comme s’il était un immigré de l’intérieur.

Comment s’est passé le montage ?

Je regardais les rushes au fur et à mesure, et j’ai vraiment découvert le professeur de Steve au montage. Je me suis rendue compte qu’il n’avait pas de mauvaises intentions, qu’il était même plutôt bienveillant. Je crois sincèrement qu’il ne se rend pas compte de ce qu’il peut y avoir de contestable dans son approche. Il ne parvient pas à voir Steve dans autre chose que dans des rôles de noirs : il lui a fait jouer tous les rôles du « répertoire noir », si on peut dire : l’esclave, le chauffeur, le mafieux sanguinaire en passant par le porte-parole de la cause des noirs. Et au début Steve n’était pas vraiment gêné par ça. C’est au moment où il a demandé à jouer Danton et qu’on lui a expliqué que c’était impossible, qu’il s’est rendu compte combien on l’avait enfermé. C’est dommage, parce qu’on pourrait penser qu’une école de théâtre est un lieu d’expérimentation, et d’exploration de toutes les palettes du travail de comédien. Il aurait dû apprendre à jouer tout, le répertoire classique et moderne. Mais tous les acteurs issus de la diversité racontent la même chose.

Au début quand je tournais, j’étais moi-même prise dans cette violence que me renvoyait le regard des gens du Cours Simon et puis, grâce à la monteuse avec qui je travaille depuis longtemps, Amrita David, j’ai réalisé qu’on n’était pas là pour faire un pamphlet. Mon personnage ne devait pas devenir un porte-parole. Au montage, nous nous sommes débarrassées de beaucoup de choses. J’avais fait un portrait plus large de Steve : je l’avais filmé avec ses amis aux « 3000 », mais ces scènes ne permettaient pas de dépasser les discours préconçus sur la cité, et la télévision fournit suffisamment ce type d’images-là. Donc je ne les ai pas montées et j’ai plutôt cherché à me concentrer sur le parcours de Steve. Le film n’est pas seulement son portrait à lui, c’est avant tout le portrait de son parcours à une étape charnière de sa vie. Il fallait rester centré sur ce parcours et si, en creux, le film disait quelque chose sur la société française, tant mieux.

Continue t-il de jouer ?

Il a été repéré pour Braquo, la série de Canal +. Il a commencé à tourner aujourd’hui, et bien sûr il a un rôle de braqueur !

Propos recueillis par Amanda Robles.