Journal du réel n°1: entretien avec Catherine Libert et Stefano Canapa, Les champs brûlants

Contrechamp français, France/Italie, 72’

Aujourd’hui, 18h, C 2, débat / Samedi 26, 16h45, C 1, débat / Mardi 29, 17h, CWB

C’est le premier film que vous faites ensemble. Il s’agit aussi du premier volet d’une série de portraits de cinéastes italiens contemporains intitulée « Chemins de traverse ». Comment vous êtes vous rencontrés, comment est né ce projet ?

S : C’était au cinéma Nova, à Bruxelles, pour la projection de Schuss !, un film de Nicolas Rey1. A la fin du film, un petit débat s’anime, je commence à faire une critique, mais Catherine se lève dans la salle…

C : La première fois que nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes disputés à propos d’un film, en public !

S : Quelques années après, je retourne à Bruxelles pour la réunion des différents laboratoires indépendants de cinéma. Je développais déjà mes films à Asnières2. Catherine y assiste aussi ; nous nous reconnaissons. Elle me parle de ce projet, qui partait surtout d’une grande envie : faire un film sur les cinéastes indépendants italiens. Pour moi cette proposition était un vrai cadeau, une porte ouverte ; mes films performance n’ont jamais été montrés en Italie. C’était à la fois un retour au pays et une nouvelle façon de travailler.

C : Le désir du film est né au festival de Lucca, pour lequel j’ai travaillé.

C’est là que mes amis m’ont présenté Enrico Ghezzi3. A une autre occasion, Enrico est venu à Paris pour faire la vision technique du dernier film de Straub, Le streghe. Je suis arrivée comme une folle en lui racontant mon projet. L’édifice, c’est lui qui l’a posé cet après midi-là. Très vite, il s’est enthousiasmé pour le film. Il a commencé à m’écrire, à m’appeler, à me donner des contacts de cinéastes. Il ne faut pas oublier de dire que dans la généalogie du film, Nicole Brenez nous avait donné une carte blanche à la Cinémathèque Française ; elle était très intéressée par les portraits des cinéastes. A ce moment là, on n’imaginait pas avoir le temps de faire un film à proprement parler. On pensait à une performance : en projetant des rushes, des sons, des images un peu en désordre. On s’est beaucoup posé de questions sur la forme de ce travail… Mais en essayant d’ordonner les rushes, le film est devenu évident.

Votre projet est donc de traverser l’Italie du Nord au Sud à la recherche de cinéastes indépendants?

C : Oui, car je crois que cela a un vrai sens dans la culture italienne : chaque région est marquée par un cinéma très différent.

D’où vient votre amour pour le cinéma italien ?

C : Mon père était un grand cinéphile : il adorait l’Italie. Dans mon enfance, nous avons fait énormément de voyages en lien avec le cinéma. Il voulait toujours retrouver des lieux de tournages. Ma culture cinématographique est avant tout italienne. J’ai fait une école de cinéma en Belgique en me disant que je tournerai en Italie…. Quand j’y suis retournée par le biais du festival de Lucca, je me suis dit : je veux tourner là bas, il faut y aller…

La question des espaces urbains, de l’architecture, est-elle intimement liée au cinéma indépendant ?

C : Oui, c’est fondamental, les cinéastes que nous avons choisis ont des regards forts sur les lieux. Quand j’imagine tous les épisodes de « Chemins de traverse », je pense vraiment à une topographie physique, géographique et politique de l’Italie.

S : On ne veut pas parler que du cinéma, on a envie d’élargir notre champ de recherche pour mieux comprendre l’Italie d’aujourd’hui. C’est aussi le récit de notre expérience. Chacun de nous a une histoire différente avec ce pays.

Quelle est votre définition du cinéma indépendant ?

C : C’est pouvoir mener jusqu’au bout le premier désir qu’on a d’un film, et ne pas le laisser s’abîmer à cause de contraintes de production.

S : L’histoire de notre façon de tourner, c’est l’histoire de notre indépendance. On a notre propre matériel : une caméra 16 mm, et un enregistreur de son. Et « L’abominable », surtout, est un outil d’indépendance, puisqu’on y développe nous mêmes nos films! Quelques jours plus tard nous nous retrouvons à « L’abominable » : un laboratoire installé dans les locaux d’un collectif d’artistes, où le matériel est mis en commun.

Racontez- moi votre travail sur ce film à l’intérieur de ce laboratoire ?

S : On aime travailler l’image, dire autre chose par le traitement de l’image : mélanger du négatif et du positif, de la couleur et du noir & blanc. Dans la dernière séquence, par exemple, je me suis amusé avec des filtres pour aller vers des tons de rouge. Il y a aussi des interventions concrètes sur les images : quinze minutes du film ont été tournées avec un appareil photo numérique qu’on a kinéscopé (passé en 16 mm), et développé ici. On cherchait un peu à brouiller les pistes, à ne pas trop appuyer sur le changement des formats : on a voilé le film à certains endroits avec un briquet. Ce n’est pas dans des laboratoires professionnels qu’on peut faire ça…Ici on est maitre de notre image.

Quel sera le prochain chapitre de « Chemins de traverse » ?

C : Il se déroule dans le Piemont et a pour titre provisoire Les sentiers de la résistance. On a déjà commencé à tourner. C’est un film sur Daniel Gaglianone, Tonino de Bernadi et Alberto Momo…

Propos recueillis par Laetitia Antonietti.