Journal du réel n°1: entretien avec Andrea Deaglio, Il futuro del mondo passa da qui

Compétition internationale Premiers Films, Italie, 63′

Aujourd’hui, 18h30, C 1, débat / Vendredi 25, 16h, PS, débat / Mercredi 30, 11h30, PS

Quel est le point de départ de ce film ? Comment êtes-vous entré en contact avec ces familles ?

J’ai commencé à travailler sur ce film en 2007. Au début, la mairie devait construire un grand terrain de golf au bord du fleuve. Finalement, ils ont abandonné ce projet, et le terrain est resté tel quel. La première fois où on a essayé d’entrer, l’accès au bidonville nous a été refusé : les habitants avaient peur…C’était au moment de « l’Emergenza Rom » en Italie. Tout cela a été très médiatisé. Je travaillais alors comme caméraman pour une télévision privée. C’est ce jour là, à l’entrée du campement, que j’ai rencontré Roky, le petit garçon qu’on voit dans le film. On a beaucoup discuté avec lui, on lui a dit qu’on voulait faire des interviews, mais finalement rien de tout cela ne s’est fait, on a d’abord appris à se connaitre. La première fois que je suis vraiment entré, c’était pour aller le chercher, lui. Nous avons commencé à nous voir en dehors des rives du fleuve et nous sommes devenus amis.

Pouvez-vous me parler plus en détail des différents groupes de personnes que vous filmez ?

Le groupe principal vient de Roumanie, ce ne sont pas des nomades. Ils n’ont absolument pas l’intention de voyager ou de se déplacer. Ils vivent de la revente d’objets trouvés dans les décharges. Dans ce squat qu’ils ont créé, ils sont environ cinq cent en hiver, le double en été. Ces habitations illégales se trouvent sur le même terrain que « les potagers abusifs », cultivés par des paysans venus du sud de l’Italie, qui occupent ces terres près du fleuve depuis trente ans.

Depuis quand la famille de Roky y habite-t-elle ?

Je ne sais pas exactement, ils n’ont pas vraiment de mémoire historique, donc ils n’ont pas non plus de mémoire « brève ». Quand on leur demande, ils ne savent pas répondre. Je pense qu’ils y sont depuis début 2000. Mais ils ont une notion du temps qui est tout à fait particulière. Ils disent : « Demain, on part pour la Roumanie ! » mais « demain », pour eux, cela peut vouloir dire dans longtemps…

Quelle est le sens de votre démarche dans ce film ?

J’ai voulu montrer, faire découvrir un lieu qui devient de plus en plus commun dans les périphéries des villes européennes. J’ai voulu raconter qu’à l’intérieur de la ville, on peut rencontrer des endroits où le temps et la mémoire s’arrêtent, où d’autres rythmes apparaissent. J’ai voulu mettre en valeur des espaces différents et les faire vivre.

Vous parlez de rythme, qu’est ce que vous pouvez me dire sur le montage du film ?

On a choisi de privilégier les plans sans paroles, pour donner l’aspect d’un film muet. C’est un choix très difficile, parce qu’au début on avait construit le film tout autrement, avec une partie beaucoup plus parlée. C’est le monteur qui nous a donné cette « main forte ». Il nous a aidés à trouver ce beau rythme de suspension et de silence, qui nous échappe un peu! Et puis il y a ces intertitres que vous insérez…On craignait que ce soit un choix trop complexe. Mais finalement, c’était une façon de laisser le temps au spectateur, lui donner une liberté en plus. Il peut inventer lui-même les paroles de ce lieu. On a voulu donner des points de vue, des points d’observation, et laisser au spectateur la possibilité de faire sa propre expérience. Je dois dire aussi que le plus gros du travail a été fait sans caméra : elle est trop envahissante. J’ai appris à connaitre ces gens pour pouvoir obtenir des instants de vérité.

Quel est votre prochain projet ?

Il faut d’abord que je vous parle de Reno, le peintre qu’on voit dans le film. Il habite un peu à l’écart des autres, là où la route se termine. Il vit sans gaz, sans électricité ; il cultive et pêche. C’est une façon de vivre qui pourrait être très intéressante à notre époque : une vie « bio », écologique, c’est la vie du futur  : il futuro del mondo passa da qui ! On est en train d’essayer de faire un livre autour de ce film et de ce titre, avec une graphic novel, des photos, des histoires, etc.

J’ai donné ma caméra à ces familles. Je voudrais que ce groupe de Roms se raconte lui même. J’ai déjà des heures de rushes, et des photos qu’ils ont prises… En Italie, un film sur cette idée est sorti : Moi, ma famille Rom et Woody Allen. C’est un documentaire pour la télé, avec une voix off, tourné à Turin. J’espère créer un récit tout à fait différent.

 

Propos recueillis et traduits de l’italien par Laetitia Antonietti.