Entretien avec Andrey Gryazev, par Katherina Svyeshnykova

« Sanya i vorobey » – il n’y a que la foi qui sauve.

La Russie se prépare pour les jeux olympiques en 2014. La population se réjouit d’accueillir ce grand évènement. En tous cas c’est ce que crient les médias, contrôlés par le gouvernement. Mais ils ne couvrent qu’un côté de la vérité.

En Russie on jette les gens de leurs maisons pour construire le village Olympique. Et on les place dans des conditions de vie pitoyables, presque dans la rue. Ceux qui construisent avec leurs mains ce village Olympique sont des ouvriers qui sont venus de tous les coins de pays pour gagner leurs vies. Ils vivent dans des caravanes et ne recevrons pas de salaire pendant des mois. Après un premier essai de faire une grève, ils sont menacés d’être virés tout de suite et jetés de leurs logements de fortune. Ils sont resté, à attendre, en  se taisant, désespères mais espérant quand même que demain sera meilleur…

Ce n’est qu’un exemple. La situation est pareille dans tout le pays, même en plein centre de Moscow. C’est justement là où se passe l’action du film.

Andrey  rencontre ses personnages au milieux d’une de ces « sales affaires » de « l’esclavage » moderne dans le système post-communiste.

Une histoire d’amitié et d’espoir, là où l’espoir ne peut pas exister.

FEMIS : Pourquoi au moment où vous avez fait le film, « Vorobey » n’a pas eu le passeport ?

Andrey Gryazev : Alexandre, que ses collègues appellent « Vorobey » est venu à Moscou pour gagner de l’argent. Son travail était de vendre des livres dans les trains. (Ce « métier » est beaucoup pratiqué dans les pays postsoviétiques. Dans les trains de banlieues on peut acheter des marchandises très diverses, les vendeurs circulent dans les trains entre les stations avec de la nourriture faite maison ou avec des marchandises qu’ils prennent en « crédit » chez les fabriquants, pour vendre les produits plus chers que le prix de base. La garantie du crédit est le passeport du créditeur. Evidement ce genre d’affaires est « admis » et également racketée, par la police qui y trouve aussi son intérêt).

Une fois qu’il en a eu marre de son travail, furieux, Vorobey a jeté les livres et est parti. Pour récupérer le passeport, il aurait du payer les prix de la marchandise perdue, 2500 roubles. (Ce qui correspond un peu près à 70 euros, un tiers de salaire d’un ouvrier en Russie). C’est comme ça qu’il s’est retrouvé dans cette usine, il lui fallait de l’argent pour récupérer son passeport et acheter un billet de train pour pouvoir rentrer à la maison, dans sa ville natale, Komsomols-sur–Amour, qui est presque à la frontière de la Chine.

(L’abréviation KomSoMol a été inventée par les communistes. KOM – communiste, SOL – solidaire, MOL – « molodej » – la jeunesse. La jeunesse communiste solidaire… Soviets Union n’existe plus depuis 20 ans, mais le fantôme de ce système est encore présent même dans les noms des petites villes.)

Comment tout a commencé ?

A.G. : Pour moi le documentaire est un moyen d’apprendre à faire du cinéma et de comprendre les gens, les connaître mieux. Je ne les connais pas encore car toute ma vie j’ai vécu dans un monde artificiel nommé « patinage artistique ». Ça me prenait des jours et des nuits et je n’ai rien vu à part la glace, ni la vie, ni les gens.

Ce n’est pas moi qui choisit cette direction «Cinéma documentaire social », non, c’est lui qui m’a choisi. J’ai pensé que ce film devait être fait par quelqu’un de toute façon, et j’ai eu cette grande chance qu’il naisse justement devant ma caméra.

Une fois j’ai marché dans une rue dans le centre de Moscow, la vue des cheminées de l’usine, de la fumée, m’ont plu et j’ai décidé d’y entrer. Il n’y avait personne, j’ai vu que de la boue. Tout était à l’abandon. J’ai décidé de rester sur place et d’attendre que quelqu’un apparaisse. D’un coup, un enfant est arrivé et a commencé à jouer avec des pierres, un homme triste est passé en trainant une pelle derrière lui. Je suis parti, mais cet endroit mystérieux ne m’a pas laissé l’oublier. Il a commencé à apparaître dans mes rêves. Je n’ai pas pu ne pas y revenir de nouveau. La deuxième fois j’ai vu tous les ouvriers au travail et j’ai compris que je devais venir avec une caméra, sans savoir encore ce que j’allais filmer.

En Russie les routes, les ponts, les hôpitaux, les chantiers et surtout les usines sont des objets secrets. Pour obtenir l’autorisation de tournage auprès de la direction, j’ai passé huit heures et je l’ai obtenue par miracle. Je pense qu’ils me l’ont donnée juste pour se débarrasser de moi, tellement j’ai insisté (rire).

Au début les ouvriers ont été très méfiants. Je venais presque tous les jours, entre les cours de l’école de cinéma. J’ai parlé avec chaque personne, pour savoir tout sur lui, tous les détails de sa vie. Je leur ai parlé beaucoup de moi aussi. Et puis avec chacun c’était comme si on se connaissait depuis 10 ans. On a commencé à manger ensemble, j’ai travaillé avec eux sur le chantier, c’est devenu un plaisir mutuel, passer le temps ensemble. Ils étaient seize et j’ai commencé à filmer chacun, leur vie, leurs dialogues.  Ça aurait pu être 16 films différents.  Mais les gens ont commencé à partir en perdant patience et espoir, certains se sont perdus dans l’alcool.

En un mois et demi j’ai eu énormément de matériel, mais je ne connaissais toujours pas le sujet de mon film. Alors j’ai commencé à regarder tous les rushes et à essayer à choisir une ligne de narration. Finalement j’ai compris que ça serait mes deux Alexandre : Sania (diminutive d’Alexandre) et Vorobey. Ce dernier est apparu dans l’usine juste deux jours avant mon arrivée, donc tout le développement de sa relation avec Sania s’est passé sous mes yeux et devant ma caméra. C’était extrêmement intéressant pour moi de voir plusieurs étapes de cette rencontre. Au début ils se connaissaient à peine, après ils sont devenue amis, puis ennemis, puis le fils et le père. Tout ça tel que je l’ai vu et ressenti.

Alors après avoir vu les rushes j’ai décidé de les filmer eux, et uniquement eux, jusqu’à leur séparation. Justement à propos de moment « d’adieux » j’ai été très inquiet. J’ai su que le jour où ils allaient recevoir leur salaire, Sania allait partir. Je me suis « cassé la tête » pour réfléchir comment filmer ce moment important. Comment ça allait se passer ? J’ai eu peur qu’ils le fassent sans moi.  Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Le matin j’ai installé la caméra en bas de l’immeuble. Vorobey était déjà en bas, et Sania est descendu, ils se s’ont dit adieux juste devant moi. Je n’ai eu qu’à attraper la caméra tout de suite et recadrer.

Comment as-tu travaillé avec tes personnages ?

A.G.: Dans tout le film il n’y a pas un moment de mis en scène. Je ne leur ai rien proposé de faire, ni de se disputer devant moi, ni d’appeler sa femme ou sa mère pour Sania. Ils ont mené leur vie comme ils le font quand je ne suis pas là. Ça a été très important pour moi de voir et d’enregistrer ça, sans m’en mêler, comme ça se passait dans la vie réelle. Ils jouent juste leurs propres rôles. Vers la fin de mon tournage ils se sont tellement habitué à moi avec ma caméra, qu’ils ne la remarquait plus.

Des fois on a l’impression que les personnages regardent à côté du cadre. C’est le moments ou j’ai commencé à rigoler, car dans leurs conversations il y a beaucoup d’humour. Ils m’ont vu rigoler et ils ont commencés à rigoler aussi, alors j’ai préfèré partir dans la pièce d’à côté, en laissant la caméra enregistrer.

Qu’est que tu as voulu montré par ce film ? Quel message passé aux spectateurs ?

A.G. : C’est ce que j’aime et que j’apprécie énormément dans ces gens, le fait qu’ils ont toujours l’espoir, le sens de l’humour, l’optimisme. Même dans mon deuxième film, dont je viens de terminer le montage il y a deux semaines, tout ce qu’on voit, leur vie, les conditions de vie c’est pire que tout. Parfois, en étant là, avec eux j’ai pensé que la seule solution ici était de se suicider. Mais les gens font quelque chose pour survivre, ils essaient en tous cas. C’est un film sur l’amour au milieu de la misère et du chaos.

Pour moi ils sont un exemple, si eux ils sont vivant, ça veut dire que nous on existe aussi. Parce qu’en Russie on ne vit que grâce aux gens comme eux. La société se construit toujours sur une base. Quelqu’un doit de toute façon ramasser les poubelles et construire des maisons avec ses mains. Tout ça, c’est eux qui le font. C’est pourquoi c’est tellement important de filmer et de montrer ces gens. Si eux vont perdre l’espoir, alors qu’est que nous on doit faire ? Car par rapport à eux, nous – je peux dire classe moyenne en Russie on vit dans le luxe.

Quelle place occupe le cinéma documentaire en Russie en ce moment ?

A.G. : Le cinéma documentaire en Russie c’est tout d’abord nous – les « enthousiastes fous » et la télévision.  On ne les dérange pas et eux ne nous dérangent pas non plus. Les deux pensent faire le cinéma documentaire, mais nos intérêts sont absolument différents. On ne peux pas dire qu’on fait ça pour de l’argent, car on ne gagne presque rien en faisant le cinéma documentaire d’auteur. Mais l’essentiel c’est que ça vient du cœur.

Moi, je fait les films premièrement pour moi même, pour apprendre à faire du cinéma de plus en plus. Le fait que d’autres gens regardent mes films aussi, me fait un grand plaisir. On ne peut pas choisir les spectateurs de nos films de tout façon, c’est les spectateurs qui trouvent les films qu’ils ont envie de voir. Alors la seule solution pour rester honnête – c’est faire le cinéma pour soi et les spectateur vont te trouver.

Quand j’ai fait mes études en formation continue à Moscow, à VGIK on a étudié de la fiction et on a vu que de la fiction. Voir les documentaires importants dans l’histoire du cinéma documentaire est impossible, en Russie ce n’est montré nul part.  La seule possibilité – ce sont les festivals, qui sont peu nombreux.

Entretien de Andrey Gryazev  par Katherina Svyeshnykova