Critique de « Vous êtes servis », par Ludivine Large-Bessette

Sourire sur un plateau.

Un sourire sur un fond rouge. Un sourire travailleur, les mains jointes en guise de politesse et de signe d’asservissement volontaire, image idéale d’une domestique parfaite à tablier rouge à carreaux. De cette séance photo destinée à vendre au contrat une domestique à de riches employeurs, ressort l’agréable sourire figé, capturé parmi les non-sourires de ces petites femmes travailleuses pour trouver l’argent qui permettra à leurs enfants de ne plus avoir la même vie qu’elles.

De cette image émerge le paradoxe de cet étrange institut et de sa « main œuvre prête à l’emploi » comme appelle ses femmes, la professeur de l’institut, qu’elle-même forme à devenir des bonnes, d’une école/entreprise qui prépare à l’asservissement comme l’armée peut préparer à une guerre.

On découvre des vies proches du reniement, que ces femmes acceptent dans l’espoir d’une vie meilleure pour leur descendance. Ceci avec l’espoir d’un salaire deux fois plus gros qu’en Thaïlande, qu’elles pourront ensuite envoyer à leur famille qu’elle ne verront plus, même si cela implique solitude, surmenage, voire maltraitance. On assiste alors en tant que spectateur à la vente d’un rêve, pour ces femmes, que l’on sait faux.

Et l’habileté du documentaire de Jorge Leon, réside dans le centre névralgique de cet asservissement qu’il ne peut montrer. En effet, c’est le travail de ces femmes et leur exploitation jusqu’à la maltraitance par de riches familles au Koweit, aux Emirats Arabes, aux Etats-Unis et en Europe, qu’il l’interroge mais qu’il ne peut pas filmer. Il aborde ainsi la question délicate de montrer quelque chose dont on a pas les images.

Ce présent délicat qu’il ne peut capter avec sa caméra, il nous le fait alors transparaître  dans un tout autre présent : celui-ci de l’apprentissage de ces jeunes femmes au métier de domestique de luxe. Et c’est sur ce présent des images d’enseignement, que va se greffer le point central du film par le passé et le futur de ces femmes.

Là où par le biais de la fiction, Storytelling et ImportExport peuvent mettre en scène et ainsi filmer ces scènes d’harassement et d’humiliation quotidiennes, Jorge Leon fixe les craintes et les récits de ces thaïlandaises au moyen d’une double temporalité. Le présent de la formation où tout n’est que simulacre, où elles doivent mettre en route une machine à laver pas branchée, jouer elles-mêmes les rôles respectifs d’invitées, maîtresses de maison et bonnes ne sont que les instants de sursit du dur travail et de la solitude qui plane sur elles et qui les attend. Cette latence ne cesse d’être rendue plus pressante tout au long du film par la lecture en off d’anciennes lettres envoyées par d’autres femmes servantes à leurs famille, lors de leur exploitation comme domestiques dans de grandes familles riches. Un long plan de la machine à laver, laisse peser dans l’esprit du spectateur, toute la sentence qui plane sur ces étudiantes en attente de contrat, quand sur cette même image on entend le récit d’une femme dont les employeurs l’autorisait seulement à utiliser la machine à laver lorsque ces mains saignaient. Le présent calme se superpose ainsi par le montage avec la violence du passé et du futur de ces femmes. Ce dispositif se poursuit tout au long du film, laissant planer une sentence toujours plus redoutable.

Se constitue alors un temps comme une parenthèse, présent en suspens fait d’espoirs et de crainte de ces femmes, de moments dont on a peur en tant que spectateur, qu’ils ne survivront pas à l’asservissement qui les attend. Comme dans cette séquence ou un orage qui éclate sur le centre est bercé par le chant des femmes. Comme peut-être le plus beau moment du film, où dans une autre séquence, l’espace d’un instant, dans un couloir de l’institut, les femmes rient à perdre haleine en se parodiant elles-mêmes de la manière dont elles doivent se présenter comme domestiques dociles à ces familles qui éteindront peut-être leurs rires. L’espace de ce moment le présent prend toute la place, il n’y a plus le passé et le futur qui pèsent.  Un instant où se fixe le droit de sourire et non plus son obligation.

Ludivine L.B