Critique de « To Shoot An Elephant », par Yann Delattre

« To Shoot An Elephant », d’Alberto Arce et Mohammed Rujailah

Shoot to kill

Dans une volonté de désinformation évidente, la première étape de l’opération plomb durci, menée cet hiver par l’armée israélienne, a été d’interdire l’accès à Gaza aux médias. Dès le moment où il a choisi de rester pour témoigner de la situation, le réalisateur Alberto Arce s’est senti selon ses propres termes « Civil et palestinien ». D’où le caractère hautement subjectif de son film, travail journalistique essentiel venant comblé un manque, mais qui se fait ouvertement accablant, soulignant les tendances homicides de l’état major israélien. L’image saisissante, après le témoignage d’un civil d’une attaque à la bombe au phosphore, va dans cette double direction, témoigner et accuser, comme un prolongement filmique d’un énième rapport destiné à l’ONU. La destruction d’un hangar contenant des vivres permettant à la population de Gaza de subsister enfonce davantage le clou.  Les gros plans sur les flammes rongeant ce qui reste du bâtiment tout comme le plan d’ensemble du désastre, illustrent tristement la catastrophe tragique, préparée dès les premières images d’exode du film. Ce moment rend caduque la frontière séparant le journaliste du cinéaste. Bien que parti lié au déroulement des faits, ce dernier en mettant cet instant lors du dénouement de son film, en fait autant une pièce à conviction qu’une image symbolisant sèchement la lente mise à mort de toute une population, tandis que cet hangar détruit, évoque semble-t-il, à nouveau d’une manière métaphorique, la difficulté des Nations Unies à arbitrer au mieux le conflit.

Rivée aux faits et gestes des ambulanciers du Croissant Rouge, la caméra d’Alberto Arce brosse le portrait de ces hommes morts en sursis, à l’instar des civils qu’ils tentent de secourir, lucides quant à leur sort, qu’ils évoquent sans détour à plusieurs moments. Pris pour cibles autant que les civils, ils offrent un point de vue de l’intérieur sur l’attaque de Gaza à la force d’évocation évidente. Ici on ne voit plus la ville en images aérienne sous les tirs, mais des individus, pris séparément au gré des événements, qu’il s’agisse d’habitants dont la maison a été détruite et les enfants tués, ou d’une jeune femme engagée dans l’aide humanitaire. Même quand il reprend une image, comme celle des réfugiés sur la route, contraint de fuir Gaza, le réalisateur va chercher un visage, s’y accroche, ici celui d’une femme, qui reproche au documentariste de simplement filmer et ne pas faire davantage pour leur venir en aide. Le point commun de tous ces individus, réside dans ce même désespoir résigné, à vivre chaque jour avec l’idée qu’il s’agit peut-être du dernier. L’autre trait commun, est qu’ils seront tous désignés sous l’appellation de « victimes » ou « réfugiés ». En s’efforçant de rendre à chaque palestinien croisé son individualité, y compris dans des plans très courts, Arce se positionne contre la volonté de l’armée israélienne de ne laisser aucune trace de ces exactions et de priver (en renvoyant les médias, d’où la référence dans le titre du film à Orwell) les palestiniens d’une image, par extension peut-être d’une identité. Cette double valeur d’hommage, avec hélas tout l’aspect pré-mortem que peut impliquer ce terme au vu de la situation, et de témoignage annihile probablement tout voyeurisme, puisque les choses se doivent être montrées malgré la censure, en dehors du langage mort des journaux télés.

La grande force aussi de To Shoot… réside sans doute également dans le fait que malgré ce point de vue particulier (une situation et un moment donnés), de toucher régulièrement à l’essence du conflit israélo-palestinien. D’une manière assez évidente l’opération plomb durci qui ne touche que des civils, rappelle que le conflit oppose un pays qui a une armée à un autre qui n’en a pas. Les funérailles d’une des victimes, nous conduit logiquement à l’extrémisme lorsque l’Iman officiant en appelle à la colère divine. Le seul recours possible, la seule consolation pour des gens qui passent chaque jour avec la peur de la mort. L’ironie veut que cet enterrement se déroule dans une école bâtie par l’ONU… Dans l’impossibilité de filmer l’ennemi (voir l’instant très beau où un palestinien l’interdit de descendre de voiture pour filmer un char d’assaut), Arce utilise cette limite pour donner vie à un contre-champ saisissant où l’on sent la proximité des francs-tireurs, des balles, des bombes qui tombent dans la nuit, illustrant ce climat de menace perpétuelle.

Le dernier plan, la photo d’un ambulancier criblé de balles, figée, au-delà du temps du film en quelque sorte, rappelle qu’en dehors des trois semaines de l’opération plomb durci, le quotidien de la population de Gaza ne semble pas sur le point d’évoluer…

Yann Delattre