Critique de « Peter in Radioland », par Yann Delattre

« Peter in Radioland », de Johanna Wagner

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était…

Comme un retour d’ascenseur : après que son père l’eut beaucoup filmée enfant, la réalisatrice dédie son premier documentaire à son paternel. Un portrait court, dix minutes, pris à un moment critique de son existence. Agé de soixante-trois ans et en arrêt maladie Peter, n’a plus goût au présent, et se plaît à se plonger dans son passé. Les instants où sa voix s’anime sont ceux où il évoque la radio analogique, sa passion et ceux ou dans le même mouvement il se répand contre le numérique, la dépendance qu’il crée, l’amoindrissement de la qualité sonore, le son particulier perdu… A première vue on pourrait croire que Johanna Wagner ne l’épargne pas son paternel, mais derrière le grincheux, on sent, l’homme passionné par ce qui a été son métier. Mélangeant des images héritées de Peter (sa mère plus jeune) la documentariste, en les intégrant à son documentaire, bien numérique, offre si l’on veut une entrée dans ce monde à son père. Préférant mettre en valeur son jugement sur l’analogique, via des captations de sons pris sur des transistors, et douce ironie sans doute enregistrés et traités en numérique, plutôt que d’entrer dans le cloisonnement deux systèmes technologiques, la cinéaste opère une hybridation des techniques. Du super 8 qui prolonge la parole du père sur son passé, du numérique pour le filmage du portrait et de l’animation pour évoquer le monde intérieur de Peter, notamment au détour de la très belle séquence d’introduction au cœur d’une radio dont les circuits s’emmêlent et éclatent. Ces séquences oniriques, semblent justement évoquer la perduration de cette univers analogique, physique même au sein de notre ère numérique.

Johanna Wagner qui lors du débat parlait de son attachement à Alice aux Pays des merveilles, par les références au conte de Lewis Carroll, présentes jusque dans le titre, cité dès le début, où l’on passe donc de cet univers de fils, de vieilles radios démolies à la chambre du convalescent, confère à son portrait une autre dimension. Elle semble ainsi dépeindre Peter comme une sorte d’Alice revenu du pays des merveilles, dont il n’a plus qu’un souvenir intérieur (l’animation pourrait être perçu comme un recours pour rendre en images poétiques le point de vue de Peter sur l’analogique) et qui ne trouve plus sa place dans le monde réel. Véritable acteur lorsqu’il est filmé, le père de la réalisatrice avec son air inlassablement déprimé, donne vie à ce personnage. En allant un peu plus loin, on peut déceler une forme d’ambivalence dans le propos sur la technologie que porte la cinéaste, où notre monde merveilleux du numérique aux possibilités potentiellement infinies, deviendrait terne et ennuyeux. En cela elle épouserait le point de vue de son père. Mais d’un autre côté l’autre monde, que regrette tant ce dernier, en étant représenté sous les atours de l’onirisme ne représente rien qu’un conte, une fiction d’autant plus marquée qu’elle détonne avec le reste du documentaire (animation, mouvement de caméra sophistiqués contre plan frontaux, cadrages fixes). Une lecture possible, peut-être erronée, qui met cependant en exergue la nature complexe de ce premier film, autant un portrait, touchant et drôle d’un homme isolé, qui s’isole davantage dans son refus du présent, qu’une œuvre sur le rapport subjectif à la technologie ainsi que par extension au monde.

Yann Delattre