Critique de « La Bocca del lupo », par Julie Debiton

« LA BOCCA DEL LUPPO« , Pietro Marcello

Si le Marin de Gibraltar avait un visage, ce serait celui d’Enzo. Yeux noirs, profil à l’affût, costume sombre et chemise blanche, Enzo saute d’un wagon de marchandises, marche entre les conteneurs d’un port industriel. Plus tard, il rentre chez lui, un petit logis sans fenêtre que l’on imagine situé dans le vieux centre de Gênes. Les premières paroles qui sortent de la « gueule du loup », s’adressent à une femme dont on ne voit qu’un dessin précautionneusement plié dans un papier. Enzo rejoue-t-il pour lui-même les scènes d’un amour perdu ? Pourtant, quand il se couche, on devine sous la couverture la forme d’un autre corps.

Les premières images d’Enzo, les plans très composés, l’expressivité de la mise en scène, installent le spectateur dans une atmosphère de fiction. Enzo, bon acteur, incarne pour la caméra les gestes emblématiques du personnage qu’il a été dans la vie : un bandit de la première heure, méfiant, impulsif, buveur et charmeur. Mais soudain la voix étrange, caverneuse, de Mary nuance le personnage : Enzo est un homme sensible, un amoureux fou.

Le film de Pietro Marcello progresse par énigme et par détour, mêlant la grande et la petite histoire par la confrontation des documents : archives de films sur la ville et le port de Gênes, images contemporaines de sa population marginale, des prostituées du vieux centre et des sans-abri des plages, lecture off d’un texte sur les aventuriers et les naufragés, cassettes enregistrées qu’Enzo et Mary se sont envoyées pendant les quatorze années d’emprisonnement d’Enzo.

Leur histoire se compose par bribes, empruntant des fausses pistes, ménageant des zones d’ombre, sollicitant constamment le travail de l’imagination. Tout est fait pour laisser au spectateur le temps d’inventer ce qui se cache derrière le visage acéré et la démarche douloureuse d’Enzo, derrière la voix masculine et les formulations élégantes de Mary, de désirer les voir ensemble, de vouloir les écouter. Cette attente exigée du spectateur, Pietro Marcello raconte qu’il l’a vécue sous une autre forme : sept mois d’approche et de patience pour permettre à ses personnages d’apprivoiser la caméra et de s’approprier le sens de son propre geste documentaire.

C’est à cet endroit que réside la grande force du film : composer un fragment de mémoire littéraire, documentaire et imaginaire, à l’intérieur duquel les deux personnages réalisent pour eux-mêmes le monument de leur histoire. Quand, dans le dernier tiers du film, Enzo et Mary apparaissent enfin ensemble à l’écran, assis sur deux chaises face caméra, ce n’est pas pour donner ou pour dire quelque chose dont ils ne voudraient pas eux-mêmes se souvenir. Librement, longuement, Mary, de sa voix d’homme devenu femme, raconte l’histoire d’amour qui débute en prison, l’attente, et les difficultés de la vie présente. Librement, Enzo écoute, commente, interrompt : sur son visage, un mélange émouvant de tendresse, de dureté, et de fierté devant les épreuves affrontées à deux. Mary et Enzo parlent, et c’est avant tout pour leur propre mémoire.

C’est évidemment leur histoire que retient le spectateur, mais une histoire qui se nourrit presque magiquement des images d’archives de Gênes, images de la vie industrielle, urbaine, quotidienne, porteuses d’une mémoire qui, avant d’appartenir à la ville et à ses habitants, appartient au monde.

Avec subtilité, inventivité et pudeur, La bocca del luppo fait entendre les résonances universelles d’une histoire individuelle. Le film montre ce que l’imaginaire peut apporter au travail documentaire. Il rappelle aussi que témoigner de la réalité n’est pas l’épuiser, mais trouver et savoir susciter une certaine qualité d’attention au réel.

Julie Debiton