Critique de « Ixe », par Ludivine Large-Bessette

À la redécouverte de Ixe de Lionel Soukaz

Une pornographie amoureuse

Le premier film de la soirée Pamphlet Sexxxxxxx, Ixe de Lionel Soukaz peut être compris comme un pamphlet sexuel, dans la visée d’un gouvernement qui stigmatise une manière de vivre sa sexualité. Les deux autres films de la soirée, Removed de Naomi Uman et Barbie también puede estar triste de Abertina Carri s’attaquant elles, plutôt aux archétypes machistes qui positionnent la femme comme un objet de soumission et de désir à assouvir. Les trois films ont l’intelligence de s’y attaquer avec humour. Mais l’intérêt particulier du film de Lionel Soukaz est qu’il interroge la notion même de pornographie en oscillant entre scène d’amour, scène documentaire et scène pornographique

Dans Ixe, l’énergie du pamphlet politique s’estompe par le recul que l’on a aujourd’hui sur le film. Mais ce n’est pas un mal puisqu’il apparaît alors comme un film d’une époque, d’une génération. Et cet atténuement fait ressurgir l’aspect poétique et amoureux des scènes de sexe qu’il nous donne à voir. Au moyen du double écran qu’il utilise, qui à la différence d’un split screen plus classique séparant distinctement deux images, Soukaz choisit ici de présenter deux montages qui s’interpénètrent. Ceci laisse au fil des plans les bords des deux écrans se superposer, montrant dans les plus beaux moments du film, des corps qui s’enchevêtrent, se superposent, se dédoublent. On sent alors toute la vie et l’amour dans ces instants de sexualité

Ces plans de sexualité le plus souvent cadré de manière à être collé à la main qui découvre le corps de l’autre sont à la fois étranges, amoureux et sensuels. Les gros plans de sexe, ou les scènes de copulation ne sont pas non plus pornographiques en soi. Ce qui peut leur donner cet aspect n’est ici pas le fait de montrer des images de sexe brut mais de les accélérer, de les découper, de les juxtaposer par le montage, ainsi que de les mélanger avec des images triviales et médiatiques du Pape ou de Chirac.

Ceci met bien en exergue le fait qu’il y avant tout pornographie dans le cadre d’un domaine public sociétal et moraliste, lorsque le sexe même amoureux sort du domaine de l’intime et encore plus quand il s’agit de pratiques sexuelles peu acceptées dans une société donnée.

D’autre part, la beauté de certaines scènes du film provient de la mise en tension entre un geste amoureux et du sexe pornographique, qui tendent presque à s’inverser. Une fellation en grand plan, ou une pénétration filmée dans un style pornographique peut ici apparaître tendre, tandis que la simple descente d’une fermeture éclair sur une manche, ou un doigt dans la bouche en un geste amoureux peuvent renvoyer à quelque chose de beaucoup plus obscène.

La complexité du film de Soukaz, réside aussi dans le jeu de superpositions qui ne sont pas seulement d’ordre visuel mais presque thématique. Partant d’un même sujet, il en crée plusieurs, comme des couches successives qui se confrontent, s’enchaînent et se modifient les unes des autres.

On se retrouve face à un véritable jube-box visuel et auditif (dont la bande son y fait irrémédiablement penser) à la fois touchant et terrifiant, où se mêle vie quotidienne de jeunes, instants d’amour, documentaire sur de jeunes toxicomanes, instants médiatiques forts d’une époque. Et cet étrange mélange paraît en fait logique à l’écran. On sent pris ces jeunes dans une vie où le monde avance à une vitesse folle autour d’eux. Aucun instant de répit n’est permis, et le montage épileptique du film en est le premier porte-parole.

La seule longue séquence du film, a contrario des autres mini-séquences qui s’enchaînent imperturbablement, dégage une force toute autre. Cette scène capte en temps réel la prise d’héroïne de jeunes hommes et c’est le seul instant qui arrive à échapper à cette frénésie, qui cette fois prend le temps, comme pour s’accorder au rituel de la prise de la drogue. On ne sait plus bien après cette scène touchante si les images effrénées qui reprennent de plus belle ne sont pas plutôt le bon ou le bad trip de ces jeunes hommes, leur vie quotidienne pris à travers leurs yeux hallucinés.

Reste des corps touchants et un rire effrayant. Rire ironique contre la censure, rire sarcastique de la drogue qui rendra ces corps faméliques, rire pour interroger le vivre. Comme ce carton donc les cinq lettres V.I.V.R.E ne cesse d’apparaître et de disparaître comme le seul leitmotiv du film

Ludivine Large-Bessette