Critique de « IN PURGATORIO », par Raphaël Deslandes

« IN PURGATORIO« , Giovanni Cioni, Panorama Français

EN ATTENDANT LES PRIERES

Naples.

Ville tristement connue pour l’organisation qu’elle abrite.

Naples se livre sous un nouveau jour devant la caméra de Giovanni Cioni. Le cinéaste choisit d’en faire le lieu de l’attente des âmes. Le Purgatoire.

Le film s’ouvre sur des crânes, empilés les uns sur les autres sans autre décoration qu’un chapelet ornant un orifice abritant jadis un œil. Il n’y a pas d’humains dans une ville qui grouille pourtant. Juste ces crânes, puis cet homme. Il parle de la nécessité de se sentir vivant, d’avoir conscience de son existence. Et puis ce carton. Il y en aura plusieurs des cartons, des chapitres. C’est là le fondement de la structure du film de Giovanni Cioni. Séparer son discours dans des chapitres, dans une progression qui est censée être logique. Tout commence donc avec cette crypte. Cet ossuaire où les femmes viennent prier pour les âmes des inconnus, ces crânes qui sont le seul reste de leur passage sur Terre, le seul témoignage de leur humanité passée. Ici, elle inscrive un nom sur le front osseux, là elles prennent une boîte pour y installer le crâne et l’orner d’un cierge. Le défi est grand pour Giovanni Cioni de filmer ces croyances. Elles ne passent que par les mots. Personne ne sera filmer en prière devant ces crânes. Elles ne passent par les mots parce que, ce qui au fond est la base de ces prières, ce sont les rêves.

Comment filmer un rêve dans un documentaire ? La question semble être vite résolue pour le réalisateur. Ce sont les mots, ces histories qu’ont se raconte tous, qui se transmettent de générations en générations – une fille va demander à son père de raconter les lamentations que l’on entend près d’un mur le 31 décembre à minuit, un autre va parler de sa mère et son interprétation des chiens dans les rêves, rêves qu’il ne faut pas raconter avant midi. C’est toute une tradition orale qui se met en marche devant l’œil du cinéaste. Tour à tour touchante, notamment l’histoire de la femme qui venait toujours prier auprès du même crâne et qui a reçu la visite de sa propriétaire, Concetta, le rêve et la prière pour les âmes perdues devient intéressants quand l’identification se crée entre ces crânes et ces personnes en chair et en os, qui deviendront les futurs crânes. Rassurant pour elles est le fait de se dire que prier pour des inconnus les protège, les prépare pour la vie dans l’au-delà. « Personne n’en revient ! Quand on est mort c’est pour de bon ! » crie l’homme du mur des lamentations.

Le film réussit un beau tour de force. Il filme magnifiquement cette absence de vie au travers des crânes, cette vie qui anime les habitants de la ville et cet entre-deux – long couloir où la lumière blanche se rapproche de plus en plus – au travers des photographies. C’est un phénomène perturbant que ces autels, édifiés un peu partout dans la ville à la mémoire des morts. Et puis ces photos, instants de vie immortalisés à jamais sur un bout de papier, qui remémoreront le souvenir des êtres partis. « Les yeux et l’esprit sont comme un appareil-photo ! » clame un homme. Le rêve ne surgit que de toutes ces images que l’on accumule dans notre cerveau, immense et incontrôlable carte mémoire. La manière dont le cinéaste filme les gens est une des raisons pour lesquelles le film réussit si bien sa première approche. De très près, visage souvent déformée, il y a une volonté de percer la personne pour aller chercher son crâne, le rendre aussi inerte et sans vie que le sont ces bouts d’os jadis humains. La déformation y est pour beaucoup, elle accentue la déshumanisation des hommes, les rend objets, choses qui se décomposent au fur et à mesure de la parole.

Puis le film semble s’égarer. Entre divagations d’un groupe nommé « la cour des miracles » à un homme déblatérant sur le cimetière, usine Fiat de Naples ou un autre qui aurait prédit un tremblement de terre. Le discours est plus tangent, moins sûr de lui et montre une volonté de faire partager des moments vécu par le cinéaste plutôt que de construire une vraie réflexion sur ce que c’est d’attendre quelque chose dont ne sait pas ce que c’est. De placer sa foi entière et complète dans un espoir que l’on ne pourra pas vérifier.

Reste que les deux films italiens présents au festival montrent la volonté d’un pays de reconstruire sa cinématographie sur l’espoir. Espoir d’avoir vécu en Enfer, d’attendre au Purgatoire pour enfin arriver au Paradis, comme si le cinéma italien n’est qu’une Divine Comédie qui cherche à germer.

Etre dans la gueule du loup au purgatoire, que demander de mieux ?

Raphaël Deslandes