Critique de « Elie et nous », par Jeanne Ezvan

La trace disparue

Sur « Elie et nous » de Sophie Bredier

Elie Buzyn est un ancien déporté d’Auschwitz. En 1956, il fait retirer de son bras le numéro d’identification tatoué par les nazis pour enfin vivre normalement. Devenu chirurgien, il veut pouvoir relever ses manches et dire que cette cicatrice-là n’est qu’une simple brûlure.

Pourtant, il garde précieusement ce morceau de peau devenu parchemin. Il a prévu de le léguer à ses enfants en mémoire de son expérience des camps et comme unique trace de la mort de ses parents. En effet, c’est grâce à ces numéros qu’il a retrouvé la date de leur mort, à Auschwitz.

Le film Elie et nous commence avec la disparition de ce morceau de peau si symbolique. En se faisant voler son portefeuille, Elie le perd définitivement.

Cette disparition soudaine semble remettre en question son identité et le bouleverse.

Retirer cette marque de son bras était un moyen de surmonter le traumatisme des camps. Mais après cette perte définitive, il hésite à se faire tatouer à nouveau son numéro, pour pouvoir ensuite le retirer et enfin le donner à ses enfants.

Il ne lui reste qu’une petite photo de ce morceau de peau, et il ne la quitte plus.

La réalisatrice, Sophie Bredier, l’accompagne dans ses multiples discussions : avec sa femme, ses amis, ses enfants. Comment va-t-il leur transmettre son histoire sans ce support matériel ? Comment va-t-il jouer son rôle de témoin de l’Histoire auprès des élèves qu’il rencontre dans les lycées et collèges?

Sans jamais lui poser de questions, Sophie Bredier s’applique à accompagner de près Elie Buzyn dans sa recherche et son introspection. Il est très conscient de son rôle d’acteur et c’est lui qui mène le film : il exprime ses sensations, resitue les enjeux et les avancées de sa démarche à chaque nouvelle rencontre pour la caméra, il fait parler ses interlocuteurs. Il veut fixer par le film ces discussions, le chemin parcouru pour répondre à ses interrogations : doit-il refaire le tatouage ? Doit-il le retirer à nouveau ?

La position de Sophie Bredier nous place à une distance intéressante par rapport au témoin. Nous avons le recul qui nous permet de comprendre et, à la fois, nous sommes dans une grande proximité avec Elie Buzyn : un simple plan moyen sur lui, silencieux, nous donne l’impression d’entrer dans ses pensées.

Dans une séquence, on le voit scanner des photos du morceau de peau et de sa cicatrice. Il les enregistre sur son ordinateur, les imprime, les reproduit. Il est envahi par ces reproductions qui n’auront jamais la même valeur que ce qu’elles représentent.

Sa fille retouche sur Photoshop les imperfections du scan des photos. Son visage est plongé dans l’écran de l’ordinateur, elle zoome dans la peau de son père. Elle nous apparaît englobée par cette image. Comme elle zoome et dé-zoome dans l’image, c’est aussi elle qui l’aide à prendre de la distance par rapport à la perte qu’il ressent.

La dernière séquence de rencontre, entre Elie et son médecin, fait surgir la menace du négationnisme. Pour le docteur, cette marque de la barbarie nazie re-créée aujourd’hui sera inévitablement un « faux ».

Créer un « faux » relié à l’Histoire bien réelle des camps semble alors absurde et dangereux.

Grâce à Sophie Bredier, Elie Buzyn conserve la trace de l’existence de ce tatouage. Elle l’a pris en photo, filmé dans son documentaire Nos traces silencieuses et désormais il aura ce second film Elie et nous, à transmettre.

Ce film porte directement sur la trace, il parcourt les enjeux de la représentation d’un événement par ce qui en reste. Le témoin, la preuve visuelle, le récit transmis.

Jeanne Ezvan